Il y a des moments bouleversants dans la vie ; il est rare qu’ils soient suscités par la lecture du Monde. Pourtant, l’examen de la liste des 101 romans préférés des lecteurs du « journal de référence » en fait partie. Car devant l’auto-portrait idéal que dessine ce palmarès, on est saisi d’émoi, tant la bibliothèque des couches moyennes de référence affiche le triomphe des valeurs culturelles de la démocratie néo-libérale. D’accord, c’est logique. Mais à ce degré-là, franchement, ça saisit.

Passons sur les bons vieux « signes de distinction » : A la recherche du temps perdu, dont on rappellera qu’elle comporte sept tomes, s’épanouit dans le trio de tête. Naguère, on en moquait les phrases interminables, ce temps-là est terminé. Que la vigoureuse célébration du centenaire de l’attribution du Goncourt aux Jeunes filles en fleurs ne soit pas étrangère à cette réévaluation est probable. Tout comme il n’est pas exclu que Stendhal ait été remis dans l’air du temps par M. Macron et sa photo officielle. Flaubert et Maupassant, c’est sans surprise, totems habituels.
Plus inattendu, le dédain soudain vis à vis du roman d’espionnage (pas un seul) et surtout du « polar », en ne faisant exception que pour Agatha Christie, si délicieusement inoffensive. Pas un Simenon : le Paris populaire d’autrefois, les gens ordinaires et leurs perturbations ordinaires ne font plus rêver, et pas davantage l’humanité de Maigret, peu enclin à juger, peu porté à condamner. Pas un « Série Noire », un Chandler, un Hammett… l’ambigüité des personnages, le gris des âmes, la mise en évidence des liens entre les pathologies politico-sociales et individuelles ne séduisent plus. Le meurtre non plus. Sauf quand il est relié à l’inusable question de la « banalité du mal » incarnée par un sémillant nazi, très cultivé comme il se doit (Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, 33e).

C’est là une caractéristique persévérante du goût bourgeois-chic, cette « sympathy for the devil » flirtant avec le nihilisme, un peu horrifiée, fortement fascinée, mais qui ne s’exerce guère que pour les tenants de l’extrême-droite raciste et bien plus rarement pour les « rouges ». Céline, inusable, dans le trio de tête, s’épanouit par deux fois dans ce best of… Mais l’essentiel n’est pas là, l’essentiel, le nouveau, l’étonnant, c’est le sacre de la « littérature de l’imaginaire », fantasy, dystopie etc, qui représente pas loin d’une vingtaine des titres élus. Un genre souvent classé comme populaire, et qui, dans certaines de ses manifestations, renvoie à un questionnement sur les risques courus par la démocratie, sur les menaces totalitaires, sur la lutte du Bien contre le Mal. Les lecteurs du Monde auraient-ils donc un penchant pour l’œuvre politique ? Pas tout à fait. Ils apprécient ce qui mixe l’interrogation existentielle et la morale. Et coche les bonnes cases au grand jeu citoyen : vaut-il mieux être un méchant ou un gentil ? Le suspense est insoutenable.

De façon éclairante, c’est ainsi l’intégralité du cycle Harry Potter qui arrive en tête de classement : des histoires d’enfants, de sorcellerie, de lutte contre le Seigneur des Ténèbres. Plus de complexes : on salue le succès commercial terrassant, on reconnaît le plaisir pris à une littérature assez éloignée des ambitions proustiennes, on ne fait pas d’embarras pour mettre dans la « grande » littérature des récits pour jeunes, et on se passionne pour le combat anti-vilains, allègrement assimilables aux noires forces totalitaires. Chemin initiatique et médiévaleries, merveilleux et irrationnel, le couronnement de Harry Potter , par ailleurs couvert de gloses, de commentaires, d’études, d’essais, qui lui confèrent une légitimité impeccable, est tout un symbole. Car ce qui s’y exprime, c’est la quintessence des rêves et des valeurs de la bourgeoisie actuelle. Rêve d’enfance retrouvée, innocence, chagrins, joies de la discipline et en-même- temps de l’initiative créative, de la bande, de l’apprentissage, merveille de la magie, bonheur de l’identification à « l’élu », gringalet mais aux beaux yeux en amande, délices de la raison minorée par la magie, dénonciation claire de l’ennemi anti-démocrate, antispécisme, antiracisme, gay friendly, on peut difficilement trouver mieux pour la bonne conscience, et le divertissement.
Sauf, peut-être, Le Seigneur des Anneaux, en 5e position, par ailleurs très apprécié de l’extrême-droite italienne autour du penseur néo-fasciste Julius Evola, mort en 1974, qui a donné des armes intellectuelles au MSI , et a exercé une influence durable, la gauche dénonçant en parallèle une œuvre réactionnaire. Cette trilogie, dont Tolkien lui-même affirmait qu’elle est « fondamentalement religieuse et catholique », écrite entre la fin des années 1930 et la fin des années 1940, propose elle aussi un super-méchant, un super-pouvoir, et une lutte périlleuse pour empêcher que les peuples ne tombent en esclavage. Elfes, nains, humains, anneaux, maléfices, Nature célébrée, révolte contre l’oppression sur fond de fantastique, on peut … difficilement trouver mieux pour la bonne conscience, et le divertissement. Même si sont également « palmés » Dune, et le cycle de Fondation, d’Asimov, et La Horde du Contrevent de Damasio, etc. Mais il y a aussi la version non plus divertissement, mais avertissement : 1984 et La Ferme des animaux d’Orwell, et Le meilleur des mondes, d’Huxley, par exemple. Attention aux manipulations des sciences, des mots, des idées, des … idéaux. De la mesure, de la vigilance, soyons attentifs à nous prémunir contre les extrêmes, contre la perte de l’individualité, l’abolition du libre-arbitre, le vertige de la modernité techno-scientifique. La politique est un champ de mines, la démocratie peut mal tourner, tout comme le petit hobbit de base chargé du salut du monde peut risquer d’être corrompu par le pouvoir, les masses sont formatables et les héros ne rencontrent que la solitude ou la mort de l’âme. Indignons-nous ! Contre les élites, et contre les masses !
On n’est alors pas vraiment étonnés de l’absence parfaite de romancier chinois, alors même que deux d’entre eux ont eu le Nobel, et pas davantage de la présence d’un best-seller américano-nigerian, Americanah, de Chimananda Ngozi Adichie, qui conte la difficulté pour une jeune Nigériane de s’intégrer aux Etats-Unis, et son choix de revenir à Lagos. Message en creux : la Chine est une dictature. Message en clair : il faut lutter contre les discriminations. Reste une question perturbante : Lolita, de V. Nabokov, élu il y a quelques semaines à la 49e place, et dont on rappelle qu’il fut rejeté par les éditeurs aux Etats-Unis et ne trouva publication dans un premier temps qu’en France, serait-il aujourd’hui encore salué ?

Evelyne Pieiller