À la question du rédacteur en chef de l’École de la Nuit : 

« Accepteriez-vous de nous raconter votre carrière de comédien ? 

  • Oui, pourquoi pas, c’est une interview ?
  • Non, pas précisément : nous aimerions que vous en fassiez un récit, écrit, en plusieurs parties.
  • Ah ! » 

Quand un jour un petit garçon ouvrit en cachette la porte de l’armoire de la chambre qu’il partageait avec son frère de deux ans plus jeune que lui, son cœur battait de curiosité de ce qu’il allait découvrir à l’intérieur de cette armoire. C’était à Berlin ouest, Heiligensee, Mattenbuder Pfad 39, dans la maison de ses grands-parents. Des boîtes de chaussures, des habits et, au bas de l’armoire, un gros harmonica basse et une grande flute noire à piston. Sitôt vu, le petit garçon, le cœur toujours battant à tout rompre, ferma vite la porte. Par la suite il y retourna et souffla, en douce, dans l’harmonica et la flute. Il sut que l’harmonica appartenait à son père, et la flute à sa mère. Ils n’étaient pas musiciens. Ils étaient séparés et par la suite divorcés. Le père était français et la mère allemande. Un jour, la mère de ces deux garçons décida de quitter Berlin et d’immigrer en France. C’était en 57, Chalon-sur-Saône. Berlin-Paris c’eût été plus chic, mais bon, après tout, on y apprenait le français comme partout ailleurs dans ce pays, et même accompagné d’un solide accent bourguignon.  Totalement isolé, avec, pour seuls contacts, la maman et une vieille femme qui confectionnait des parapluies et qui roulait les « r », c’était mal parti pour se faire comprendre chez le commerçant du coin. Alors pendant un temps, c’était Tintin et Milou, et les pieds Nickelés. Ca aide. Le père ne donna jamais signe, donc jamais vu, ni entendu. Une femme seule, allemande, parlant peu le français avec un accent à couper au couteau, quelques courtes année après la guerre, sans revenus, avec deux enfants, provoquait parfois des situations délicates.

À l’époque il n’y avais rien à Chalon pour les gamins, à part l’école, la rue devant l’immeuble et la paroisse du Sacré-Cœur, qui était un endroit moins brutal que l’école publique, pour un petit garçon un peu perdu. Ah ! Le Sacré-Cœur… Au moins les gosses avaient le choix entre la messe du dimanche, le catéchisme, et les Scouts de France. Les premiers copains. On étaient souvent barrés en « opération survie », on rentrait le soir griffés de partout, fatigués, mais heureux : « mission accomplie ». Et surtout on avait sauté la messe du dimanche. Quelques temps plus tard un grand échalas avait monté un groupe de théâtre à la paroisse : Les Histrions. Toutes les familles étaient là en fin d’après-midi pour voir leur progéniture, (sauf ma mère, bien sûr), s’exercer à l’art de la scène dans Le Voyageur sans bagage de Jean Anouilh. Un triomphe. C’est ainsi que je fis mes premiers pas sur la scène poussiéreuse de la paroisse du Sacré-Cœur. Entre temps, sous les platanes de la cours de l’église, mon frère, et sa caisse claire, Patrice et sa guitare, 12 cordes, s’il vous plait, et moi à l’harmonica chromatique (tiens, tiens…) un trio d’enfer chauffant à blanc la foule, avec « Viens sur la montagne » et « When the saints go marchin’ in ». Mais quel bonheur ! Puis le grand échalas, qui s’appelait Pierre, me confia Lucky dans En attendant Godot de Beckett. Une catastrophe : j’ai jamais su le texte. Un camarade des coulisses hurlait ce que j’avais à dire et moi je faisais les gestes. C’était nouveau.  Pendant ce temps, notre famille s’agrandissait de quatre enfants, dans les HLM des Aubépins, soutenue par les allocations logement et familiales et différentes aides populaires et catholiques. Et la gentillesse de madame Meunier, l’épicière, qui nous faisait crédit sans broncher. On était dans les Trente Glorieuses, avec l’esprit des résolutions du Comité National de la Résistance, CNR, et la République Française de ce temps ne laissait pas des gens comme nous au bord du chemin.  Maman réussissait son intégration par les enfants tout en restant parfaitement allemande ; et moi, je prenais confiance, sauf à l’école, une sorte de bocage vaseux. Et avec de moins en moins de Sehnsucht nach Mattenbuder Pfad. [1]

Malgré une ambiance familiale peu favorable à l’épanouissement, me voilà devenu un adolescent coquet et plutôt beau garçon.  Je n’avais pas encore lâché les scouts et les Histrions, mais petit à petit je me sentais attiré au centre ville, vers cette grande brasserie, La Maison du Café lieu de rencontre de toute une population à dominante petite bourgeoise, et assez puante, je dois le dire. Mais c’était eux qui m’intéressaient. Cela devait faire partie, si je puis dire, d’une autre étape de mon intégration ; une nouvelle forme de bagarre. Plus tard, quand on m’expliquait la lutte des classes, j’en saisissais toute l’ampleur. L’école n’accrochait pas et après un bref passage comme apprenti dans un garage automobile, je continuais mes études par correspondance, à la maison, près de maman, souvent malade, et de mes frères et sœurs. 

Ça sentait le départ. 17 ans. 

 « Moi, Mes universités c’était pas Jussieu, c’était pas Censier, c’était pas Nanterre… » comme chantait Philippe Clay. C’était Dijon, c’était Mansart [2]. C’était le Hot Club de France, le cinéma d’art et d’essai, c’était les copains et les copines, le café de la Rotonde, c’était à soixante et onze kilomètres de Chalon sur Saône.  Pierre, le fondateur des Histrions, était depuis un an à Dijon en lettres classiques. Il avait loué un petit deux pièces. Il m’invita à partager l’appartement, le temps que je trouve un autre endroit.  Dans la foulée il m’annonça qu’il faisait partie d’un groupe de théâtre à l’université, à Mansart : Le Grenier de Bourgogne . « Viens, je te présente. »  Visiblement le recrutement se faisait au feeling. Ils étaient installés dans un grand amphithéâtre. Après chaque répétition, il fallait débarrasser tous les éléments et ne laisser que la table du prof pour le cours du lendemain.  Les Caprices de Marianne. J’assistais à toutes les répétitions et j’aidais avec enthousiasme au rangement des fins de soirées. Michel, le metteur en scène, me demanda de faire le valet de Celio, en plus des tâches de régie. Signe qu’on m’acceptait dans le groupe.  Ils étaient tous plus âgés que moi. J’en ai revu quelques un bien plus tard, ils étaient devenus profs, infirmières… et toujours aussi fraternels et charmants. Certains continuaient à pratiquer le théâtre amateur.  Je ne me souviens pas de querelles, sinon celles qui touchaient aux visions différentes de faire du théâtre ; les classiques d’un côté, les contemporains de l’autre. Pour ma part, je ne comprenais pas encore l’enjeu de tant d’échauffement. Mais ces discutions enflammées se diluaient dans les soirées, bien enflammées elles aussi. J’avais avec moi une vieille guitare toute déglinguée sur laquelle j’improvisais des chansons totalement idiotes et après quelques verres, et au plus chaud de l’ambiance, je faisais l’automate. Succès absolu ! Résultat, l’année suivante, d’un grand classique je passais à un contemporain vivant, (comme on dit aujourd’hui) : Gabriel Cousin L’Aboyeuse et l’Automate, une fable dénonciatrice du capitalisme consumériste. Deux jeunes gens qui s’aiment. Elle, réduite à faire l’Aboyeuse dans les rues pour attraper les chiens errants. Lui, réduit à faire l’automate dans une vitrine de grand magasin pour la vente de soutiens-gorge. Faut dire qu’on s’approchait de mai 68. On me confia l’Automate. 

C’était ma deuxième et dernière année à Dijon.

À partir de là, tout s’enchaina très vite. Tous les week-end je retournais à Chalon. Mais avant de monter là-haut, aux Aubépins, je m’arrêtais forcément à La Maison du Café. Dans un angle de la salle, depuis un certain temps, s’était installée une jeune femme, pas très avenante, avec de long cheveux bruns entortillés, elle portait des lunettes à grosses montures, tristes. Elle avais toujours la tête penché sur des feuilles noires d’écritures. Tout le bistrot lui foutait une paix royale. Par quel hasard, je ne sais plus, je me suis retrouvé à une table à côté d’elle. Finalement elle avait envie de parler. Nous voilà partis à bavarder. Et bien, c’est cette femme, si tristement fagotée, qui m’apprenait qu’il existait une école d’art dramatique à Strasbourg. Le lendemain elle me donna l’adresse. Je n’avais plus qu’à m’inscrire pour le concours. Ce qui fut fait.   L’Aboyeuse et l’Automate continuait à se produire à Mansart, mais aussi en tournée dans certains bourgs de la Côte d’Or. Dans le même temps je passais le concours à Strasbourg. Juin 68, il me semble. Je présentais une scène de L’Aboyeuse et l’Automate, (que j’avais dans les pattes, comme on dit) et la scène du poison dans Chatterton d’Alfred de Vigny, que j’avais répétée seul, dans ma petite chambre de pion. Fallait vraiment être inconscient. La scène de L’Aboyeuse s’était bien passée. Arrivé au milieu de la scène du poison, je m’arrêtais net, disant à ces dizaines de petites lumières dans le noir : « Excusez-moi, je m’ennuie. » Et je pars vers les coulisses. Du noir, un monsieur bondit sur la scène, me prend par la main, me pose devant tout le jury et m’annonce que j’étais reçu. C’était le patron de Strasbourg, Hubert Gignoux. Je ne sais plus comment je suis retourné à Dijon, je ne sais pas si on appelle ça “être heureux“ ; une chose est sûr, j’était hors sol. 

Juste, pour finir, je veux encore raconter cette petite anecdote : À Beaune était installé Le Théâtre de Bourgogne, à quelques kilomètres de Dijon, dirigé par Jacques Fornier et son équipe. Une excellente troupe. C’était encore l’époque où ceux qui avaient la responsabilité “d’animer“ une région se donnaient la peine d’aller voir ce qui se passait autour d’eux. C’est ainsi qu’après une représentation, Fornier me proposa de partir à New-York avec les Fourberies de Scapin. Ma réponse fut : « Non merci Monsieur, je suis reçu à Strasbourg. » Pierre Debauche aussi, lors d’un festival de théâtre universitaire, m’invita à rejoindre son équipe. Et, à l’identique, ma réponse fut : « Non merci Monsieur, je suis reçu à Strasbourg. » Mon chemin eût probablement été bien différent, si j’avais dit, oui.  Mais pour un gars comme moi, rien ne résistait à l’idée d’aller dans cette école prestigieuse du Théâtre National de Strasbourg (TNS).  Berlin, la France, Chalon-sur-Saône, le Sacré-Cœur, les scouts, Viens sur la montagne, Les Histrions, Anouilh, Godot, La Maison du Café, Dijon, Le Grenier de Bourgogne, Les Caprices de Marianne, L’Aboyeuse et l’Automate, et toute mon affection à tous ceux qui m’ont accepté et aidé à franchir ce que je n’osais même pas rêver.  Ici s’achève le premier récit, qui aura essayé d’être au plus près de la découverte d’un désir, échappant miraculeusement à un destin bien moins heureux. 

Jacob P.

[1Désir de retourner à, la nostalgie de Mattenbuder Pfad

[2Théâtre universitaire de Dijon