Tout commence ici.

Question : c’est quoi être comédien ? 

Avant de prononcer le premier mot, respirer bien profondément. On peut toujours tenter d’y répondre par un « to be, or not to be » bien senti, ça fait toujours de l’effet, mais il n’en est pas moins que c’est bien la question… Autant faire des ronds dans l’eau. La méditation risque d’être longue. 
Ceux qui auront lu la première partie d’ « Un Enfant de la République » n’auront pas de difficultés à glisser dans la deuxième, qui gardera son titre, augmenté d’un « Suite ». J’y tiens : j’en fais d’une certaine manière mon identité.
Allons-y prudemment.

Les années passaient, les voyages Chalon-sur-Saône - Berlin, à travers la zone russe et de nuit, devenaient moins fréquents, les grands-Parents vieillissaient, le jardin se brouillait d’herbe folles. Opa partit le premier, Oma résistait encore quelques temps ; après sa mort, la maison a été vendue et rasée. Heiligensee [1] devenait résidentiel et chic. Les grands déchirements affectifs s’étaient évanouis, ça soulage, c’est ainsi qu’on grandit. Tout se terminait là-bas, dans le silence.
À Dijon, l’équipe du Théâtre Universitaire, avait organisé une joyeuse fête pour mon admission à l’école, car d’une certaine manière c’était aussi la leur. 

J’arrivais de Bourgogne en Alsace, à Strasbourg. Dans le bas-Rhin ; soixante-sept.
Je me vois encore pousser la porte vitrée de l’école supérieure d’Art Dramatique de Strasbourg, un jour d’octobre 1968. Fébrile, tendu, une bonne partie de moi-même anesthésiée. 
L’époque était au(x) changement(s). Pas que pour moi, mais aussi dans le pays et pour la Comédie de L’Est qui s’appelait désormais Théâtre National de Strasbourg . L’école s’enrichissait elle aussi d’un « Nationale », ce qui donna : « École Nationale Supérieure D’Art dramatique de Strasbourg ». Ca en jetait et je n’étais pas peu fier d’entrer dans une École Supérieure, et,srss de surcroit, nationale. Le ton était donné ce qui d’emblée forçait à une certaine humilité.
Définition : Sentiment de sa propre insuffisance qui pousse à réprimer tout mouvement d’orgueil.  

 J’étais bien conscient de cette insuffisance et mon état général ressemblait au Huron dans L’Ingénu de Voltaire. J’ose le dire : j’étais l’élève idéal. Un bloc de glaise.
J’étais bien conscient aussi que tout commençait ici, dans cette école qui appartenait à une longue histoire : la bataille de la décentralisation théâtrale française [2]. Ce qui voulait dire qu’on nous transmettait non seulement les techniques de l’Art de jouer la comédie, mais aussi une déontologie d’un Art théâtral émancipateur pour le plus grand nombre ; ouvrir l’esprit aux émeutes intimes. C’est à mon sens la chose importante qu’il fallait donner à un jeune apprenti comédien. Qu’il sache pourquoi et pour qui il monte sur un plateau.
Je ne vais pas entrer dans les détails de ces trois années qui ont été pleines et heureuses. Trois année luxueuses : une bourse, le resto U., une chambre au dernier étage en mansarde d’un immeuble bourgeois, à trois minutes de l’école, y compris la descente d’escalier. Que du bonheur. Un programme chargé, aussi : 9h-18h, et parfois jusqu’à 22h. Rythmiquement monastique et ça m’allait très bien.

J’en suis d’accord, la réponse à la question posée continue a faire des ronds dans l’eau, mais c’était nécessaire à la bonne compréhension des principes dans lesquels j’ai fait mon apprentissage, et qui d’ailleurs, dans ma pratique, tiennent la route aujourd’hui encore. On enchaîne.
Un comédien n’est pas forcément hors sol, il s’intéresse aussi à ce qui se passe autour de lui et notamment aux mouvements politiques de son pays. Enfin une certaine catégorie de comédiens.
Aussi, je ne peux pas m’empêcher de vous livrer ces deux citations qui représentent ce qui a véritablement changé en quelques décennies dans le théâtre, et dans les politiques culturelles en général.

De :
« (…) mettre le plus grand nombre d’œuvres capitales au service du plus grand nombre d’hommes. La culture est le plus puissant protecteur du monde libre contre les démons de ses rêves ; son plus puissant allié pour mener l’humanité à un rêve digne de l’homme – parce qu’elle est l’héritage de la noblesse du monde. » André Malraux.

On est arrivé à :
« (on est) passé d’une grande politique publique nourrie du Front populaire et de la Libération, à une communication culturelle, puis une marchandisation culturelle, ensuite une financiarisation culturelle, enfin à une mise sous tutelle des affaires de l’esprit par l’esprit des affaires. » Jack Ralite.

Franchement désolant. Non ?

Visiblement je ne peux procéder que par grand écart, alors continuons les étirements.
L’intention n’est pas de botter en touche mais avouons que la question est vertigineuse. Aussi cela risque d’être assez déconcertant, et peut-être bêtement prosaïque. Et comme le ridicule ne tue pas, forcément… j’ose.

D’emblée je n’ai aucun signe distinctif, voire chapeau ou cape, qui pourrait faire croire que j’en suis un. Je migre dans la foule incognito. Et pourtant le rythme journalier du commun des mortels accentue la différence d’avec nous autres. Ce qui n’est pas sans conséquences.
Être comédien suppose un tas de superlatifs superfétatoires qui malgré bien des éclaircissements fonctionnent encore aujourd’hui et qui, dans l’imaginaire, mettent le comédien parfois hors circuit. Par exemple : « C’est pas un métier ça ! » ou « Ca doit payer ce truc là… », mais encore « Ah, c’est super ! Mais à part ça, c’est quoi ton boulot ? »
Dans les catégories administratives, on coche : « Artiste dramatique ». Intermittent du spectacle, ça au moins c’est clair. Enfin, pas pour tout le monde.

Le comédien produit aussi dans certains milieux une excitation, disons sensuelle, si je puis dire. Quand on a un comédien dans une soirée amicale, un anniversaire ou autre, le moment attendu d’un « p’tiot poème », ou carrément d’une « impro débridée » est presqu’obligatoire. Refusé, bien sûr. Pas sympa. Déception.

Mais il y a aussi la reconnaissance respectueuse, étonnée, à la sortie d’un spectacle ou d’une salle de cinéma, ou, mieux, le lendemain d’un film vu la veille à la télé, sidéré de voir le comédien en chair et en os dans la même rame de métro. Ah, chère Madame, cher Monsieur, si vous saviez, je suis aussi touché que vous de ce moment-là. To be or not to be ? il n’y a plus de question. J’en suis un. Débarrassé des scories sociales. Plus d’explications. Moments limpides.

C’est quoi être comédien ?
Une suite de miracles. Un jour on vous désir, le lendemain vous êtes oublié, puis on repense à vous, et ainsi de suite. En fait, comédien, on ne peut pas l’être sans être une sorte de mercenaire qui se jette corps et âme dans de nouvelles missions qui ont pour tâche de créer de nouveaux mondes.
Et cette chose bouleversante d’entendre rire, ou les reniflements venant d’une grosse émotion, ou ce silence de toutes ces personnes réunies ensemble qui entendent les joies et les peines de notre humanité ; et le comédien qui peut se gratifier d’avoir tenu le choc durant les moments difficiles, pour revivre, la tête froide, ces moments uniques dont est fait le théâtre.

Encore quelques ricochets dans l’eau et j’en finirai ainsi :

Regardez une peinture à l’huile à distance normale.
Approchez-vous d’elle à 30 cm, le pré dans la splendeur d’une fin d’été ; les deux petits personnages au lointain sur le côté gauche, des taches de couleurs mélangées, épaisses, des croutes informes avec, ici, un point rouge, et un barbouillis de blanc pas vraiment blanc et des jaunes et ocres et du vert pas vraiment vert . Des vibrations colorées et lumineuses de si près vous instruisent, et vous bouleversent. Reculez maintenant…

J’en suis conscient, j’ai tourné autour, j’ai circonvolutionné sans jamais vraiment plonger dans les abîmes d’une telle question. Mais si malgré tout on en chope une ou deux petites lumières j’en serai heureux. Mais étonné.
L’époque nous oblige à décliner ce qui se passe au plus profond de notre âme et je n’en ai pas les moyens ; car je cherche encore à être le plus parfait interprète du poème.
Mais n’éclairons pas tout, c’est idiot : gardons une part d’ombre. C’est peut-être ça…

Jacob P.

[1Heiligensee : Très beau coin au nord de Berlin. Du sable et encore du sable, comme tout Berlin. Et des lacs, comme celui-ci qui s’appelle “ Lac de la Vierge“, (Heiligensee) . Quand j’était gosse le lac était divisé en deux, est-ouest, par des bouées rouges. D’un côté ça patrouillait, de l’autre ça se tapait de la glace avec Schlagsahne (crème chantilly).

[2Décentralisation Théâtrale Française : La décentralisation théâtrale ou décentralisation dramatique est une politique culturelle française, initiée sous la Quatrième République, visant à développer la production et la diffusion théâtrale dans les régions et devenue réellement une politique d’Etat grâce à Jeanne Laurent, nommée en 1946 par Jacques Jaujard, sous-directrice aux spectacles et à la musique à la direction générale des Arts et Lettres. Elle initie la première politique étatique affirmée pour sortir le théâtre de Paris et en redynamisant la création. Elle s’appuie sur le réseau de l’éducation populaire, et des metteurs en scène comme Dullin, Clavé, Jean Vilar et Louis Jouvet, nommé « conseiller près la direction générale des Arts et Lettres pour toutes questions touchant à la décentralisation dramatique » en 1951. André Malraux, lui, reprendra cette politique en créant les Maisons de la Culture dès 1959 et en subventionnant des troupes permanentes.