Nous sommes en 1969, Woodstock est la sensation de l’année, l’amour est libre, le lsd tombe des arbres et la guerre du Vietnam bat son plein ; Nixon arrive au pouvoir. Un an plus tôt dans le lointain pays de la baguette, quelques étudiants en colère et quelques ouvriers fâchés, soutenus par les syndicats, se sont relayés, entre manifestations monstre et grève générale, pour faire ce qui est, à ce jour, son dernier grand mouvement social ; un mois après, lors des législatives, De Gaulle est plébiscité, mais les avancées sociales sont restées.

On l’a bien vu : aujourd’hui, les syndicats, les partis, ces structures de la vie politique et militante « traditionnelles » n’ont plus le vent en poupe et, à la faveur d’un « mouvement », infiniment plus ouvert par définition, parait-il, l’une ou l’autre de ces structures peut se voir réduite en pièces ou presque. En 2017, celui qui allait devenir le Président de la République l’a bien compris. La République En Marche !, son mouvement à lui, récolte les bienveillances de nombreux déçus de la social-démocratie et de certains de la droite non-déguisée, lassés de tous ces vieux roublards qui ne les écoutent jamais et follement excités à l’idée de participer, eux, au renouveau de la vie politique française. Plus rien n’allait être comme avant, la démocratie allait changer de pied, notre existence même en allait être bouleversée. Nous sommes au premier trimestre 2019, les accords en d’entreprise prévalent sur les accords de branche et parfois même sur la loi, les indemnités des prud’hommes sont calibrées sur un barème permettant au patron de calculer le coût d’un licenciement abusif, l’ISF a été supprimé, Alexandre Benalla, le gorille cogneur présidentiel aux passeports diplomatiques est sorti de la prison dans laquelle il n’a passé que quelques jours, le rail est ouvert à la concurrence, ADP (ex-Aéroports de Paris) va être privatisé, et on commence à faire savoir du côté du Gouvernement qu’on réfléchit à une potentielle hausse de l’âge de départ à la retraite. La République En Marche ! est devenu un parti.

Il y a quelques mois, cependant, pour certains, l’idée du mouvement, de la liberté qu’il confère, de sa capacité agrégative, n’était pas encore perdue et il était temps d’en faire un usage « honnête » et « citoyen ». Il était temps de se rassembler, tous, le « peuple », autour de ce qui était à combattre, et ce combat serait leur identité. A tous, sans distinction. La « grogne » se porta d’abord sur l’augmentation du prix du carburant. Les automobilistes s’arrêtèrent sur la bande d’arrêt d’urgence, mirent leur gilet jaune et bloquèrent des ronds-points. Bien évidemment, très vite, les revendications se sont étoffées : baisse, voire suppression, de toutes les taxes, démission du Président de la République, rétablissement de l’ISF et augmentation du smic, devenaient les « mots d’ordre » dans les successives manifestations qui se déroulent depuis, tous les samedis, dans les principales villes de France ; et, comme mise en couleur du rejet absolu de tout ce qui représente l’ordre et les institutions en place, apparaît l’idée de la création du « RIC » (Référendum d’Initiative Citoyenne), un référendum à options multiples, proposé par les citoyens et leur donnant, au choix, dans sa forme la plus complète, un pouvoir législatif (adoption d’une loi, décret…), abrogatif (annulation d’un texte de loi), constituant (modification de la Constitution), révocatoire (destitution d’un membre d’une institution), ratificatoire (ratification ou dénonciation d’un traité, pacte, accord…), suspensif (annulation d’une loi avant son entrée en vigueur) ou encore convocatoire (convocation d’une assemblée tirée au sort, d’un collège d’experts, etc.).

Le mouvement des « Gilets Jaunes », il faut le reconnaître, a pris une forme que ce pays n’avait encore jamais connue. Ni une manifestation dans le sens traditionnel, ni une insurrection comme certains se sont empressés de le qualifier, et encore moins une révolution puisqu’aucune remise en question du système économique et social n’est en jeu, mais bien un rassemblement de citoyens, le « peuple », en immense majorité de petites classes moyennes, qui n’ont en commun que leur qualité de citoyens avec des problèmes d’argent. Ainsi, fidèle à son principe initial de rassemblement purement « apolitique mais pas apolitisé », les syndicats et partis politiques sont interdits de présence et l’organisation interne connait quelques difficultés. Se sont bien dégagées quelques « figures du mouvement » (Eric Drouet, Priscilla Ludosky et Maxime Nicolle alias Fly Rider étant les plus pérennes), mais entre ceux qui se voulaient malgré tout plus politiques et ont désiré un temps créer une liste pour les européennes de mai avant d’abandonner le projet sous la pression de la majorité, et ceux qui se voulaient plus « pacifiques », en faveur de la discussion avec le Gouvernement (les « Gilets Jaunes Libres »), la situation a souvent été tendue et la représentation du mouvement remise en question.

Alors quoi ? Parce qu’au lendemain de « l’acte XIX » pour lequel l’Etat a sollicité l’armée pour « garder des points fixes et dégager les forces de police » en réaction à l’incendie du Fouquet’s, la semaine d’avant, à part des centaines de blessés, des milliers d’arrestations, et l’éviction du Préfet de Paris qui aurait mal exécuté les ordres de la place Beauvau, dont la violence marquée à grands coups de lanceurs de balles de défense (LBD 40) et de grenades de désencerclement fait de plus en plus réagir, y compris à l’ONU, et bien, rien. Emmanuel Macron s’est exprimé plusieurs fois pour garantir qu’il ne changerait rien et les rassemblements du samedi, dont la participation ne grossit pas, deviennent bien plus un marronnier hebdomadaire pour une presse pas toujours aussi intolérante qu’on a pu l’entendre que de véritables démonstrations de force. Car, si le mouvement a tout de même eu pour effet de mettre sur le devant de la scène la difficulté réelle pour beaucoup de boucler les fins de mois, la question se pose : si la seule chose qui rassemble c’est une volonté de garder le même système en moins pire et de ne pas se préoccuper de politique autrement que dans le détail, permettant ainsi à n’importe qui de s’exprimer, de l’ouvrier au petit patron, de l’extrême gauche à l’extrême droite, comment s’imposer ?

Depuis le XIXe siècle et la révolution industrielle, les mouvements de lutte se sont toujours organisés en rapport de classe. Il ne s’agissait pas de se définir strictement comme citoyen mais plutôt de comprendre sa place à l’intérieur du système capitaliste, celui qui oppose détenteur du capital et force productive. La grande différence avec ce qui se passe aujourd’hui s’articule ainsi : ce n’est pas le combat qui créait l’identité collective d’un groupe mais sa classe sociale. L’ouvrier s’opposait au patron et ce premier cherchait à acquérir ou à défendre des droits, droits âprement arrachés au fil d’années de luttes, de blocages et de grèves. Les syndicats, les partis politiques étaient les représentants d’une fraction de la population, dont la place économique et sociale était propre à chacune, défendaient leurs droits et se battaient avec fougue pour imposer un système politique et économique. Le rapport de force était ainsi défini par cette question : qui de l’ouvrier ou du patron sera le gagnant du combat ? Le travailleur, le salarié aura-t-il à travailler pour une misère dans des conditions déplorables ou le détenteur du capital sera-t-il obligé de prendre en considération ses revendications d’amélioration de l’existence, aux dépens des actionnaires et de leur enrichissement personnel ? Et, à terme, pour une partie de cette population de la classe ouvrière qui n’en finit pas de décliner : comment faire en sorte d’éjecter le capitalisme au profit du socialisme ?

Aujourd’hui, produit parfait d’une époque experte en brouillage de lignes, le mouvement des « Gilets Jaunes » a remplacé la classe sociale par ce « peuple » évoqué en permanence comme ultime sceau de vertu. Le concept de « peuple », dont la définition prônée par le mouvement ne serait finalement basée que sur l’opposition entre les « élites », indéfinies, elles, et les autres, également indéfinis, serait finalement le seul moyen de légitimer un rassemblement de personnes dont on aura préalablement retiré toute substance politique, s’interdisant au passage toute possibilité d’organisation, au profit de « l’horizontalité » des décisions : pas de représentant officiel, revendications multiples et non hiérarchisées, pas de grèves, presque pas de blocages, sauf exceptions, pas de service d’ordre. Et des revendications, finalement, à la profondeur limitée, s’arrêtant à des concepts larges que la non-définition de cadre politique ou de structuration à jusque-là empêché de faire évoluer dans un concret autre que « on veut ça ». Ainsi, que se passerait-il si, dans un moment de faiblesse qui n’a pas l’air à l’agenda, le Gouvernement décidait d’accepter tout ou partie des demandes des « Gilets Jaunes » ? Quelle reconfiguration politique ? Quels changements ? Quelle architecture de société ? Et les rapports sociaux ? L’avenir nous le dira.

On reprend. Il y a plus de quarante ans, les hippies bousculaient le monde avec leurs rêves de non-violence, de « flower power » et leur envie de retourner aux « vraies » valeurs humaines : l’amour, la paix et l’égalité de tous, chacun dans son individualité. Tout le monde était accepté pourvu qu’il adhère à ce principe d’une société libérée de tout conflit (et de politique). Pendant ce temps-là, de l’autre côté, les réactionnaires, détenteurs du capital, continuaient de s’organiser, assez vite bien conscients de l’importance d’un mouvement qui ne remettait en rien en cause le modèle social et économique. On a fini par accepter les cheveux longs et les « idéaux adolescents » de ces quelques « rêveurs » avant de leur imposer un « retour à la réalité ». C’est la grande crise pétrolière de 73 et ses millions de chômeurs à travers le monde qui s’en chargea ; les arcs-en-ciel disparurent au profit d’un ciel gris béton, les fleurs au profit d’un attaché-case ; le capital, lui continuait de prospérer -comme ce sera le cas en 2008 avec la crise des subprimes. Quelques années plus tard, alors que le mouvement hippy n’existait plus que marginalement, la guerre du Vietnam s’arrêta à la suite d’une défaite cuisante de l’Oncle Sam. En Angleterre, on vit la réapparition des grandes grèves et on inventa le punk, un appel aux armes dans lequel la question du système social et de son changement fit son grand retour. Trop tard : Thatcher finit au pouvoir pour trois mandats.

LdG