Une avenue parisienne où passent de nombreuses voitures par une nuit venteuse de novembre, sous la pluie, où dans les flaques qu’elle a laissées se réfléchissent les lumières des néons roses et des enseignes dorées des cafés et des brasseries en forme de « diner » américain, mélange d’années 60 et 90, mélange de l’avenue Gambetta, au niveau de la mairie du XXe et de la route 66 ; il y a parfois des trucs comme ça : on se souvient d’odeurs, d’images, de sentiments ou de lieux qu’on a vécus ou rêvés à l’écoute d’une musique. Et ces images furent mon premier rapport à De Loused In The Comatorium de The Mars Volta. J’ai strictement haï. Pas de manière raisonnée, non : de manière purement instinctive. J’ai haï.

J’ai haï cette voix de fausset sur laquelle on empile des effets de modulation et qui en plus se permet de hurler ; pour nous faire croire quoi, hein ?! J’ai haï cette rythmique qui tabasse au milieu des guitares et des claviers qui se répartissent le côté bruyant et le côté éthéré, ces parties psyché engendrées par d’immenses reverbs, ces espèces d’impro qui paraissent sorties de nulle part sinon du cerveau embrumé d’un hippie de Woodstock, ces mélodies bateau si américaines qui s’accolent à des structures rythmiques complexes faites de mesures composées de partout et à des sonorités latines qui virent au cliché. J’ai haï cette ambiance semi sf et cette débauche de technicité qui remplit l’espace avant de disparaître purement et simplement, puis de réapparaître traîtreusement.

Et pourtant, j’y suis revenu, de multiples fois, sans vraiment comprendre pourquoi ; j’étais juste attiré par ce rejet total que je n’arrivais pas à expliquer. Jusqu’au jour où ça m’est apparu, en pleine gueule : tout, strictement tout ce qui est fait dans cet album est justifié. Pas à un seul moment, une seule note n’est-elle jouée pour rien, un seul rythme n’est-il prétentieux, une seule digression psyché n’est-elle une facilité ; les mélodies ne sont pas bateau mais simples parfois comme des comptines étendues et les impro sont les expressions étranges d’une musique étrange. Ce qui se déroule devant nous, c’est un monde total, celui d’Omar Rodriguez-López (guitare) et de Cedric Bixler-Zavala (chant). Une honnêteté et une liberté à toute épreuve que peu peuvent revendiquer, au profit d’un monde bizarre, aussi coloré que sombre, aussi oppressant que lointain, aussi impressionnant et fermé qu’ouvert et « appréhendable », pour peu qu’au moins une des très nombreuses esthétiques présentes sur le disque, toutes en même temps, trouve grâce à nos yeux… et qu’on y passe un peu de temps pour leur laisser une chance.

LdG