Trois jours. Trois jours que je cherche comment parler de ce disque. Trois jours que j’essaye de trouver le bout par lequel le prendre. Impossible. Et pour être très franc, je ne sais même pas pourquoi j’aime autant ça.

Dans la musique, quelle qu’elle soit, il y a toujours une notion d’espace : large ou resserré. Ce n’est pas une question de tempo ou de remplissage mais une façon d’envisager les points d’appui. Le rock’n’roll, à la base, c’est l’archétype de la musique resserrée : les mouvements entre la grosse caisse et la caisse claire sont calés sur l’idée de rythme cardiaque, de la pulsation intérieure, d’une démarche. Boum-clac / boum-clac, même en ternaire, boum-tic-tic - clac-tic-tic / boum-tic-tic - clac-tic-tic, on sent le mouvement, le balancement : qu’il soit celui d’un blues lent ou celui d’une frénésie black metal qui blaste dans tous les sens, on se l’approprie, il devient le nôtre ; qu’il y ait des ruptures comme chez les progueux ou que ce soit le plus basique des 4/4 comme chez le Dr Feelgood. Dans le rock’n’roll, les guitares sont un savant mélange de mélodie, d’harmonie et de rythme, délimitant un cadre dans lequel l’auditeur est invité, et la voix, reposant sur ces fondations, assène, développe, raconte, se barre. Le rock’n’roll, c’est une fuite en avant : tu avances avec la chanson comme tu avances dans l’existence : une autoroute, parfois accidentée, avec ou sans limitation de vitesse, avec ou sans détour, ceux que tu fais ou ceux qu’on t’impose. Huit voies ou une seule, embouteillée ou complètement déserte, sur la route des vacances, peinard en cabriolet, ou pour emmener ta femme à la clinique alors qu’elle est sur le point d’accoucher en super sportive. Et à l’arrivée, t’en as vu du paysage. Et ton monde à toi, il est plus riche, plus vivant, plus nombreux.

Dans les années 60, avec le LSD et des hippies, on voit arriver le psychédélisme qui, lui, prend les choses à l’envers : il met un gros stop à tout ça et s’emploie à créer des mondes qui avancent sur le côté. Des pauses dans le temps et l’espace qui engagent à se laisser porter, comme en suspension, dans des textures duveteuses dispensées au compte-goutte. Le rythme n’est plus le même, le cadre non plus : on passe d’une chemise bien ajustée à une tunique ; on n’avance plus, on flotte… on plane. Le cœur ne pompe plus, les épaules ne balancent plus, la vigueur est reléguée au second plan. On n’est plus emmené, on est laissé sur place avec ce qui devient non plus une ouverture vers d’autres mondes mais avec ce qui apparaît comme une ambiance globale : la bande-son imposée de ton propre imaginaire. On passe du Highway Star de Deep Purple au Ô temps, suspends ton vol ! de Lamartine. Chacun dans le sien. Y en a qui aiment.

The Body, n’est pas vraiment ce qu’on pourrait appeler un groupe de psyché parce qu’il ne te laisse pas dans une boule de coton paresseuse. Mais il a néanmoins bloqué l’autoroute à grand renfort de barrières et de panneaux « sans issue », en pleine nuit, alors que la batterie de ta voiture ne tient plus vraiment la charge et que tes phares commencent à clignoter. The Body, c’est ce moment où tu regardes autour de toi et où tu ne sais pas très bien. A part que, clairement, tu es en danger. The Body, ce n’est pas une marche funèbre mais un opéra mortuaire bourré de machines saturées, de bruits de tronçonneuse, de hurlements et de chant lyrique, de boîtes à rythmes qui clouent le couvercle à chaque coup. The Body, c’est un film d’horreur dont tu ne peux pas sortir. Une bande-son, oui, mais dont le lyrisme est tel, le point de vue tellement affirmé, la violence si intense que, ce coup-ci, tu n’es pas acteur mais spectateur. C’est celle de la mort ou de l’apocalypse. Celles de tous. Pas les tiennes. Et, quand le disque se finit, la seule chose qu’il te reste, c’est cette sensation, alors que les barrières s’ouvrent enfin, d’avoir regardé la mort droit dans les yeux et de l’avoir battue.

LdG

The Body - I Have Fought Against This, But I Can’t Any Longer
Thrill Jockey, 2018