Il y eut des époques où une population fut prête à tous les reniements, à tout effacement de ce qu’elle avait créé, soutenu, aimé, et qui l’avait embellie, pour sauver son âme.

L’un des plus stupéfiants de ces moments prit place dans la dernière décennie du XVe siècle, à Florence, qui est alors l’étoile intellectuelle et artistique de l’Italie. On peut y croiser le jeune Michel-Ange, Léonard de Vinci, Sandro Botticelli, ensemble, parlant métier, commandes, ou sens de la peinture. C’est un peu étourdissant à imaginer – comme Shakespeare et Marlowe, un siècle plus tard, buvant une bière à la taverne de la Sirène. Précisons néanmoins que, le caractère de Michel-Ange étant plutôt orageux et que, de surcroît, il est en pleine adolescence, il est probable que les conversations ont été plus nombreuses et soutenues entre Léonard et Botticelli. Mais quand même… Le Quattrocento tout entier est bourdonnant d’inventions, de recherches, d’accomplissements. On continue à se défaire des obscurités médiévales, à entreprendre de tout repenser, on peaufine la jeune perspective, on travaille l’anatomie et on commente Platon qui a été traduit en latin, ce qui change sacrément le sens de l’art car, pour Platon et ses successeurs, le Beau est la transposition sensible du Bien… Autant dire que le profane et le sacré sont nettement moins séparés que jadis, et l’homme devient un objet de connaissance et de réflexion en lui-même – ce n’est pas qu’on se détourne du dieu des chrétiens, mais sa créature est merveilleusement fascinante. C’est la naissance du premier humanisme, dans la « première Renaissance ». Il y a aussi, et c’est logique, un certain nombre d’astrologues, alchimistes, occultistes en circulation — parfois ce sont aussi d’ailleurs des philosophes, érudits hallucinants, en quête du déchiffrement des mystères ou du savoir suprême. Florence, cité-Etat, est une république, du moins l’affirme-t-elle, même si de fait le pouvoir est essentiellement aux mains des Médicis : des marchands, des banquiers, autrement dit des bourgeois, qui vont s’arranger pour si élégamment manipuler le système électoral que les institutions républicaines semblent respectées, tout en développant leurs réseaux d’alliances. Laurent dit le Magnifique prend la succession de son père, de 1469 à 1492, et fait rayonner son nom et sa ville inoubliablement. Il est poète, il est savant, il devient un grand mécène, qui passe des commandes aux artistes, et qui encourage passionnément les étonnants penseurs du temps. Il est ainsi proche de Jean Pic de la Mirandole (1463- 1494), un surdoué qui cherche à lier Platon et la théologie chrétienne, et travaille à adapter les techniques d’interprétation kabbalistiques au Nouveau Testament. Rome n’apprécie pas du tout. Laurent, imperturbable, soutient en parallèle les communautés religieuses et finance la fondation du couvent dominicain de San Marco.
En bref, on est en pleine « modernité ». L’avenir s’est débloqué. Tout n’est pas écrit d’avance et la gloire n’est pas qu’au plus haut des cieux. Ce qui crée quelque tourment pour les esprits inquiets. Les millénaristes et apocalyptiques divers prophétisent la fin du monde et sa rédemption. En attendant, vivre à Florence n’est pas franchement désagréable quand on en a les moyens.


Evidemment, après la mort du Magnifique, ça devient plus tendu. Il y a toujours des fêtes et des commandes chez les Médicis, où le fils a pris la suite – Michel-Ange a réalisé une statue de neige dans la cour du palais, mais 1494 est une année de « présages ». On aurait vu le fantôme de Laurent dire à son héritier qu’il serait chassé, l’expédition menée par le roi de France Charles VIII confirme le propos, ou plus exactement l’héritier choisit de s’allier à Charles puis s’éclipse devant la fureur populaire. L’invasion apporte la syphilis, des meurtres, et Savonarole.
Savonarole, qui a le même âge que Léonard de Vinci, cinquante-deux ans, est un dominicain de San Marco. Depuis plusieurs années, il prêche, harangue, invective, avec un talent sombre qui plaît à certains. Il est porté sur l’Apocalypse, qu’il aime citer. Il est célèbre. Il intéresse, il ne perturbe pas encore. La disparition des Médicis, qui convient parfaitement aux familles rivales, lui permet de prendre la tête de la révolte ; et de devenir le dictateur de la cité. Plus exactement, il va devenir le prophète d’une République renouvelée, dont le Christ est le Seigneur, et qui doit établir l’union fraternelle entre tous et la paix universelle. Les malheurs de Florence sont un juste châtiment de sa corruption morale. Obéissez à la loi divine. Promesse de bonheur sobre et juste pour bientôt. Il n’a pas que la parole pour arme : il a le soutien de l’oligarchie, et il se donne pour auxiliaires de sa mission 5000 gamins, chargés de faire régner la vertu chrétienne, « anges » assassins, effrayants, efficaces. De façon générale, chacun est incité à la délation, pour le salut des âmes. Florence est dénoncée par le dominicain comme un lieu de turpitudes, dont les statues grecques de Laurent sont le symbole, les Florentins se sont détournés de l’austérité et de la foi et ils sont punis, la peste qui survient cycliquement en est une preuve supplémentaire. La solution, c’est le retour au Moyen Age. Il engage quelques réformes sociales, et s’emploie à purger la ville pour qu’advienne le projet que Dieu a pour elle : de Babylone la pécheresse, elle devra devenir la Nouvelle Jérusalem. Rénovation spirituelle et temporelle : prostituées exposées en place publique, sodomites marqués au fer rouge sur le front et blasphémateurs soumis à la torture. Luxe, jeux et frivolité interdits. L’art aussi. Sauf s’il est sacré, et encore à l’ancienne, à la Fra Angelico. Place au puritanisme rédempteur. Savonarole engage à se défaire de toute tiédeur, de tout compromis, il faut avec passion embrasser la voie de la mortification.
En 1497, le jour du Mardi-Gras, naguère consacré au carnaval, des feux flambent sur la place de la Seigneurie. On doit s’y rendre pour y jeter ses livres, ses bijoux, ses vêtements à la mode, ses tableaux, sur fond d’hymnes. C’est le « bûcher des vanités ». Un de plus. Le plus célèbre. Pic de la Mirandole est séduit.
Botticelli aussi.
Pic demande à porter un habit de dominicain quand il sera mort – ce qui d’ailleurs ne tarde pas. Botticelli jette certaines de ses toiles dans le bûcher des vanités. Ils ne sont pas les seuls. Plusieurs intellectuels célèbres se jettent dans la conversion. C’est quand même le plus éprouvant de toute cette histoire. Savonarole sera condamné comme hérétique, puis pendu et brûlé par ses concitoyens en mai 1498.
Botticelli, qui avait peint en 1485 la première femme nue de l’art occidental avec sa très profane Naissance de Vénus, ne peindra plus guère que deux tableaux, sur des thèmes religieux, et marqués de traits délibérément médiévaux.

Florence ne sera plus le centre de l’intrépidité esthétique. Michel-Ange est à Rome, Léonard à Milan, en France… Le retournement brutal vers l’irrationnel, l’angoisse de l’Apocalypse agitée par le moine, le goût de brûler ce qui avait été adoré, l’aspiration à l’auto-flagellation, appuyée il faut bien dire par la présence de sbires chargés de la faire respecter, ce n’est pas propre à ce moment florentin. Il y en aura d’autres, toujours au croisement de troubles politiques et sociaux, d’affrontements de puissances, de malaise lié à un tournant dans la représentation du monde, le tout scandé par la menace de la mort, spirituelle – ou physique.
Il est à espérer que le « monde d’après » dont on nous rebat les oreilles aujourd’hui ne se voudra ni rédempteur, ni purifié, et que nous refuserons de jeter l’art au feu – un art réduit à Internet, aplati voire tué en contenu pour plateformes, bien solidaire et hygiénique. A entendre le silence vertigineux des partis se réclamant de la gauche sur le sujet, tous prenant pour articles de foi les simulations algorithmiques qui justifient les choix politiques du confinement et autres, on peut être préoccupé.

Evelyne Pieiller