Le 26 novembre 1964 paraît dans « Le Nouvel Observateur » l’ultime article de Roger Vailland, Éloge de la politique. L’écrivain-journaliste-essayiste, chef de réseau dans la résistance, militant communiste, mourra quelques mois plus tard, le 12 mai 1965. Il écrit : « jamais, de mémoire d’homme, le peuple français (et pas seulement lui) n’a été aussi profondément ‘dépolitisé’ comme on dit ». Et quand il résume, après avoir rappelé les grandes, les héroïques mobilisations du front populaire et de la résistance, « nous voici de nouveau dans le désert », j’ai envie d’ajouter « nous aussi ». On me dira : mais Stéphane Hessel, le vieux monsieur si sympathique et les centaines de milliers de lecteurs de son « Indignez-vous ! » ; mais les milliers de pétitions contre tout ce qui indigne ; et les altermondialistes à mille têtes, et les Indignés et les Nuit debout ! ; les Occupy Wall Street, les Podemos, les Gilets jaunes ; tous ces mouvements qui prolifèrent et vont même parfois jusqu’à occuper, plus ou moins fugacement, les lieux du pouvoir et de l’argent, ça n’est pas rien, tout de même, ça donne de l’espoir !

Cependant, aussi galvanisante qu’elle puisse apparaître à certains, l’indignation n’a aucune vertu politique : c’est une posture morale. C’est ainsi qu’on retrouve systématiquement dans ces mouvements, quel que soit leur nom, le même refus de toute forme d’organisation et de discipline, au dedans comme au dehors, et de toute forme d’alliance ; refus invoqué comme une forme de pureté, un exercice démocratique véritable qui validerait le bien-fondé de leurs discours et de leurs actions. En réalité, ils ne désirent pas grand-chose : juste desserrer un peu le « talon de fer » qui nous pèse dessus, juste partager quelques miettes du gâteau, juste un monde un peu moins brutal. Ils veulent « corriger les excès de la finance », « plus de justice sociale »… Ils ont peu ou prou les mêmes accents, le même vocabulaire, le même idéal d’arrangement que les sociaux-démocrates et les communistes new age, les mêmes formules pourfendant le capitalisme dont ils acceptent, au final, de rester les dociles serviteurs. Ils ne veulent pas changer le monde : ils reconnaissent de fait aux pouvoirs financiers et politiques toute leur légitimité, ils leur demandent juste d’être un peu plus sympas.

D’ailleurs les gouvernements réactionnaires ne s’y trompent pas et les laissent se fatiguer. Les milliardaires non plus, dont certains, aux USA, réclament de payer davantage d’impôts parce qu’il faut absolument améliorer le malheureux état des choses qui enrichit 1 % de la population mondiale au détriment des 99 autres — dont ils se gardent bien de rappeler les échelles, entre un ouvrier et un cadre supérieur par exemple, puisqu’ils font tous deux partie des 99%. Un malheureux état des choses qu’ils ont fabriqué de toutes pièces mais qu’ils évoquent comme une sorte de catastrophe naturelle — ainsi, dans Sainte Jeanne des abattoirs que Bertolt Brecht écrivit au lendemain de la crise de 1929, Pierpont Mauler, le roi de la Bourse de Chicago, finance l’organisation caritative (on dirait aujourd’hui l’ONG) des Chapeaux Noirs pour servir aux ouvriers affamés, en même temps que la soupe, que « le malheur est comme la pluie, que personne n’a faite mais qui pourtant arrive ». Et pendant ce temps-là, les organisations internationales et les gouvernements ultralibéraux au pouvoir, qu’ils s’affichent à droite ou à gauche, empilent à marche forcée les traités, les lois et les décrets qui leur permettent de démolir ce que les peuples avaient gagné de haute lutte et de leur imposer les politiques récessives exigées par des marchés de plus en plus voraces. Dans le casino fou du capitalisme global, la crise financière ouverte ou rampante éclaire d’une lumière crue la sujétion des responsables politiques aux marchés, leur docilité, leur cynisme.

« Se conduire en politique, écrit Vailland, c’est agir au lieu d’être agi, c’est faire l’histoire, faire la politique au lieu d’être fait, d’être refait par elle. C’est mener un combat, une série de combats, faire une guerre, sa propre guerre avec des buts de la guerre, des perspectives proches et lointaines, une stratégie, une tactique ». Une guerre organisée sur le champ de bataille de la lutte des classes. Et Éloge de la politique de s’achever ainsi : « je ne veux pas croire qu’il ne se passera plus jamais rien […] Comme citoyen, je veux qu’on me parle politique, je veux retrouver, je veux provoquer l’occasion de mener des actions politiques (des vraies), je veux que nous redevenions tous des politiques […] En attendant que revienne le temps de l’action, des actions politiques, une bonne, belle, grande utopie, […] ce ne serait peut-être déjà pas si mal. »

Marie-Noël Rio