Quand le théâtre était dangereux

Dimanche 25 juillet 2021

En 1642, en Angleterre, les théâtres ferment. Pour dix-huit ans. 
Ca faisait déjà un moment que des hommes en noir et chapeau rond injuriaient les comédiens, les dramaturges, les spectateurs, avec la constance de qui se sait guidé par Dieu. Les Puritains ont un moral d’acier pour imposer leur morale de fer. Ils perturbent les représentations, ils éructent et dénoncent, c’est une gêne, c’est une présence menaçante, mais jusque là, ils ont au moins l’avantage de faire d’excellents personnages comiques.Il y en a quand même un qui porte la fureur à un degré d’incandescence un peu préoccupant : l’étonnant William Prynne (1600-1669) s’exalte dans L’Histriomastix (1630), un pamphlet costaud d’un millier de pages, où il voue à l’enfer la scène et ses « putains » au nom de la Bible, et, montrant ainsi qu’il n’était pas l’homme d’une unique obsession, il en fait autant pour les festivités de Noël et autres réjouissances. Prynne voit du sexe partout, et de l’orgie de frivolité prête à se déchaîner dans tous les coins. Il est vrai que le Puritain est plus porté à la dénonciation qu’à la joie de vivre, tout épanoui qu’il est dans la haine vertueuse. Le Puritain est un croisé de la pureté, et prêt à tout pour purifier le monde : il s’est forgé sur l’identification de l’ennemi impur, et l’impur est légion, du catholique à l’anglican, du comédien à l’amateur de sport, etc., et le « etc. » est fourni. Le péché ondule partout, dans le jeu de boules comme dans l’efféminé tentant qui joue Desdémone. Prynne est condamné à la prison, et a les oreilles coupées. Il est têtu, il persévère. Son heure viendra. En 1642.


C’est le temps de la guerre civile, qui va voir le Puritain Oliver Cromwell prendre l’avantage sur les forces du roi Charles 1er, jugé et exécuté en 1649. Comme on n’a pas tous spontanément en mémoire les détails compliqués de cette révolution qui conduit à l’établissement d’une sorte de république, dictature militaire et théocratique, il peut être utile et agréable de retourner faire un tour du côté de Vingt ans après, où les Mousquetaires tentent en vain de sauver Charles…Les instruments de musique sont détruits, le théâtre du Globe, où on jouait Shakespeare (1564-1616), est détruit, toutes les scènes sont fermées, interdiction est promulguée d’écrire, publier, représenter des pièces, les auteurs s’exilent. Le soir, on voit passer des gens dûment vêtus de manteaux noirs, qui frappent gravement à la porte de belles demeures où les attendent des amis. La porte refermée, ils laissent tomber le manteau, ils sont tout dentelles et bijoux, de quoi faire suffoquer d’horreur le pouvoir : ils se sont fait beaux pour assister à du théâtre. Clandestin. En privé. Lumières, musique, chansons, acteurs. C’est dangereux. C’est magnifique.

Pendant 18 ans.

Et rien n’interdit de penser qu’il en allait de même, dentelles en moins, dans des arrière-salles de pub.


Il n’est pas exclu que la raison véritable de la fermeture des théâtres ait été liée moins au souci de la moralité publique qu’à la crainte de voir s’y fomenter des émeutes royalistes.
Ou autres. Tout autres.

Car sont apparus les étonnants Levellers, les Niveleurs, un mouvement, un parti, qui regroupe des laïcs favorables à la liberté religieuse, ce qui est déjà un choc, mais qui demande de surcroît le droit de vote masculin pour tous, domestiques et mendiants exceptés, l’abolition du droit d’aînesse, de la prison pour dettes, et de certains impôts. Qui dénonce l’exploitation du pauvre par le riche, affirme que « Dieu a créé les hommes par nature tous égaux et semblables en pouvoir dignité autorité majesté » et rédige avec L’Accord du peuple (1647) ce qui passe pour la première Constitution. Elle ne sera bien sûr pas appliquée, mais elle aura été imaginée, et popularisée. Autant dire que l’horizon mental aura été quelque peu modifié. Cromwell les extermine ou les emprisonne.

En 1660, la monarchie est restaurée, Charles II est sur le trône, les théâtres rouvrent, et, changement majeur, les femmes sont autorisées à jouer, et bientôt, les hommes ne seront plus autorisés à interpréter les femmes. Le film Stage Beauty raconte de façon assez poignante ce passage, qui d’une certaine manière bouleverse l’intégralité de l’imaginaire du théâtre anglais. Les comédiennes sont des stars, et surgit une dramaturge. L’entreprenante Aphra Behn, manifestement douée pour brouiller ses traces, mais dont il est probable qu’elle fut voyageuse, délurée, quelque peu espionne, et emprisonnée pour dettes, décide de se refaire une santé financière et de gagner son indépendance en écrivant pour le théâtre. Elle a raison, c’est un succès. 


Les dimanches resteront longtemps sinistres en Angleterre, héritage puritain.
Romancières, essayistes, poètes, dés le XVIIIe, les femmes seront nombreuses dans le champ littéraire, et ce sera longtemps une remarquable singularité britannique.
Le théâtre renaîtra, mais définitivement changé. L’émerveillant mélange de nobles et d’artisans, d’opulents et de gagne-petits qui caractérisait le public d’avant l’épisode puritain ne se retrouvera plus, comme ne se retrouvera plus le flamboiement du verbe qui avait caractérisé Shakespeare et ses successeurs immédiats.

De nombreuses insurrections vont se réclamer des Levellers, ils ont agrandi le champ des possibilités. Jusqu’à pouvoir faire dire à Rosa Luxemburg : « Les bolcheviks sont les héritiers historiques des Levellers anglais et des jacobins français ». Les Levellers auront été inoubliables.

Evelyne Pieiller