On a parfois besoin de fin du monde. D’avoir la possibilité d’imaginer une échappatoire ultime et de tout recommencer. N’est-ce pas ça, finalement, la plus grande des libertés, la meilleure raison de vivre ? De savoir qu’il y a une fin ? Certains décident de se supprimer tandis que d’autres attendent passivement qu’on le fasse pour eux mais, la fin, qu’elle soit du corps ou d’un film, d’une période ou d’un gâteau, est la seule chose que personne ne peut retirer à qui que ce soit : un jour, il y a et, le lendemain, il n’y a plus. En revanche, il semblerait en ce moment que ce processus ne soit plus aussi binaire qu’il n’ait pu le paraître.

Macron nous avait prévenus : il était le renouveau, le bélier du mur de la tradition, de ce que qu’on croyait immuable. Et si, jusque là, il l’avait parfaitement prouvé, il restait malgré tout dans une logique de début et de fin, cette même logique binaire qui commence au lever du soleil Croizat et s’achève à la destruction des conquis sociaux. Aujourd’hui, de concert avec quelques-uns de ses condisciples européens, tous grands porte-paroles d’un système politco-économique qui ne recule devant rien, il réinvente le concept.
La peur est un formidable attribut de tout ce qui vit qui, en réaction, a développé ce que l’on appelle le réflexe de survie, espèce d’impulsion difficilement contrôlable qui nous fait accélérer le cœur, courir plus vite que jamais et penser à la vitesse de l’éclair. Et c’est au nom de ce réflexe de survie que les sociétés actuelles ont inventé le principe de précaution. Évidemment, tout comme le réflexe de survie, ce principe est inféodé à une analyse de la situation qui en justifie l’existence, à ses tenants et ses aboutissants. L’analyse est l’arme la plus efficace que le vivant ait face au danger, lui permettant ainsi d’échafauder une stratégie et de réagir au mieux afin de ne pas dépenser une quantité trop importante d’énergie, celle dont il a besoin au quotidien ou, à l’inverse, de ne pas en dépenser trop peu, ce qui permettrait ainsi à l’ennemi de parvenir à ses fins.

Cela n’aura échappé à personne : depuis un mois et demi, la grande majorité de la population mondiale est confinée. Pour faire face à un nouvel "ennemi", justement. Un "ennemi invisible" contre lequel nous sommes rentrés "en guerre". En temps de guerre, la stratégie, là aussi, est en grande partie ce qui définit l’issue du combat. Il y a plusieurs types de stratégie : l’attaque, la défense et l’attentisme. Comme l’avait fait Pétain en 39, le Président de notre République a choisi : le repli tétanisé face un ennemi jugé trop puissant dès les premières pertes. Ainsi, suivant le modèle de son homologue italien, Monsieur Macron a littéralement enfermé plus ou moins tout le monde et mis l’économie dans un état dont nous ferons les frais pendant probablement bien plus longtemps que pour la crise de 2008. C’est un choix que l’Allemagne, elle, a refusé. La Suède aussi. Mais bien plus qu’un état de siège décrété dès les premiers morts, bien plus qu’un formidable moyen de faire passer de nombreuses mesures assassines pour les travailleurs, le principe d’état d’urgence sanitaire est finalement la traduction d’une vision du point de vue d’une partie de la société sur la vie elle-même. Que représente-elle ? Comment doit-elle être vécue ? Aux réponses, qu’on peut espérer multiples, qu’appellent ces questions, une seule s’affirme aujourd’hui face à elles : la vie doit être la plus sûre possible. De la même manière que pour les ultra riches, le transhumanisme apparaît être la solution ultime, pour les autres, la sécurité, un peu moins exclusive, prend le relais. Et c’est ainsi que la mort passe en un clin d’œil de justification de la vie au statut de danger à éviter absolument, "quoi qu’il en coûte". Et que, à l’aune d’une peur absolue de l’inévitable fin, comme depuis plus d’un mois, complètement suspendue, entre parenthèses, sans autre point de repère que les dates d’un confinement qui retirent la mort de l’équation, la vie est parfaitement annihilée.

Soyons absolument clairs : en dehors du dépressif au dernier stade, nul n’a envie de mourir, et c’est bien légitime. Et encore moins de mourir bêtement, que ce soit à cause d’un accident de voiture ou d’une maladie ; du fait d’un hasard ou d’une situation incontrôlable, autre que la mort naturelle, retirant à l’être toute chance de s’en sortir. Il va tout autant de soi que la mort d’autrui, en petit ou en grand nombre ne peut être considérée souhaitable ou comme solution à quoi que ce soit que par des esprits morbides et malades. Il va enfin de soi, ou en tout cas, il devrait, qu’il est de la responsabilité d’un Etat et de ses représentants gouvernementaux d’assurer autant que possible la protection et le bon déroulement de la vie des citoyens par la création de ressources et de moyens leur permettant une existence digne. Dans une réalité socialiste, le travail est fourni, les logements le sont aussi et les biens de première nécessité également. La santé et l’éducation sont prises en main. En France, bien loin du modèle marxiste, dans un capitaliste encore un peu social, le travail, au fur et à mesure que l’emploi public est supprimé, est remplacé par les allocations, les logements sont en grande majorité détenus par le privé qui fixe des prix souvent excluants et les biens de première nécessité ne sont offerts qu’aux plus démunis et par des associations se substituant à un Etat défaillant. Reste que le modèle social dans lequel nous évoluons peut se targuer d’avoir encore une Sécurité sociale et une assurance chômage qui, quoiqu’en grande difficulté, ont le mérite d’encore exister. Au final, ce qu’il reste, ce n’est qu’une partie de l’équation : on ne vous aide plus à vivre ; on vous permet de survivre.

Et c’est bien de ça qu’il s’agit ici quand on parle du confinement : la survie d’une population à l’opposé de son existence ; son maintien en un état de sidération avec fonctions vitales opérationnelles à défaut d’une existence pleine et complète à la discrétion de chacun. A tout le moins pour une partie. Car au milieu de toutes ces déclarations de responsabilité publique et sanitaire, ces invocations d’un danger surplombant tel l’épée de Damocles, se trouvent différentes classes : celle qui pourra garder son travail et celle qui, du fait d’une vie économique massacrée, ne pourra pas ; et dans cette première classe, celle qui peut se permettre de travailler à distance et celle qui ne peut pas, ainsi engagé à exercer son activité au mépris de toutes les interdictions qui s’appliquent et sont présentées comme étant les seules mesures assurant la sécurité de tous. Sans parler bien sûr de ceux en « situation de dépendance », comme ces vieux qu’on rattache à la vie à force de médications et autres soins mais qu’on isole de force et qu’on laisse mourir de solitude au prétexte d’une fragilité supérieure à celle des moins vieux. Quid alors de la « sécurité de tous » ?
Aujourd’hui donc, on le voit bien, malgré tous ces beaux discours aussi bien protecteurs que culpabilisants, ces prêches d’unité nationale et de responsabilité citoyenne et solidaire, ce qui prévaut, ce n’est pas la préservation de la vie des citoyens mais leur non-mort pour s’assurer de la sauvegarde d’un modèle politico-économique mortifère qui se protège avant toute chose d’un quelconque éventuel retour de bâton définitif d’une population excédée, pressurisée, exploitée et qui n’en peut plus, que les représentants de ce modèle auraient laissée mourir une fois de trop, et cette fois par négligence et non par conviction.

On me rapportait il y a peu les propos d’Étienne Klein qui disait que « l’idée qu’il y aura demain un (nouveau) monde à remplacé l’idée de fin du monde." Et force est de reconnaître qu’effectivement, depuis quelque temps, la conversation s’oriente très fortement sur « l’après ». C’est beau. Surtout quand cette conversation est engagée par les tenants de l’ordre en place. Cependant, pour qu’il y ait un après, il faut qu’il y ait la mort du présent qui devient, de fait, le passé. Et quand la mort est privée de son sens « naturel », quand elle n’est vue que comme la réalisation d’une injustice absolue, d’une punition presque divine, nous faisant exister dans une peur sur laquelle la raison n’a aucune prise, et non pas comme faisant partie intégrante de la vie elle-même, ou qu’elle devient même un concept dont on doit se prévenir, qu’on doit pouvoir éviter, d’une manière ou d’une autre, même au prix de notre liberté, peut-on vraiment croire au "changement de paradigme" que beaucoup appellent de leurs vœux ? On nous permettra d’en douter. On a parfois besoin de fin du monde ; d’une fin d’un monde.

LdG