(suite)
« Putain, mais on voit rien là-dedans ! C’est quoi c’bordel ?! Et elle est où la lumière ? Y a pas un interrupteur dans c’te piaule ? Aïe ! Ok, ça, donc, c’est le plafond. Ne pas lever la tête, rester à quatre pattes. Ok. Et ça, c’est un mur. Lisse. Humide, aussi. Lisse et humide. Sympa, j’ai le flanc trempé… Bon, logiquement, si je me colle à lui et que j’avance tranquillement, je devrais… Attends, c’est quoi, ça, encore ? Ah, un autre mur… Déjà ? Mais j’ai pas fait trois mètres ! Il est humide aussi, d’ailleurs. Tiens, en revanche, y a un genre de crépis, là. Ouh, mais c’est du travail de sagouin, ça… Bref. Ok, donc je suis dans un coin. Et logiquement, si je me colle à ce nouveau mur et que j’avance tranquillement, je devrais… Je devrais… Je devrais… OUMPF ! Putain, mais c’est quoi ça, encore ?! Qui c’est qui m’a foutu un poteau là ? Mais c’est pas vrai ! Faut vraiment être con ! Bon, allez, on se calme ; on avance tout doux, on ne se précipite pas et on essaye de trouver la porte. Mais qu’est-ce que je fous là, d’ailleurs ? J’suis où ? Hey… J’suis où ?! Y a quelqu’un ? Non, parce que là, j’avance, j’avance, j’me paye des murs et des poteaux… mais j’suis où ?! Et pourquoi j’ai mal partout ? Qu’est-ce que vous m’avez fait, hein ?! J’SUIS OÙÙÙÙÙ ?! J’SUIS OÙÙÙÙÙÙÙÙÙÙÙ ?! Putain, j’en peux plus à force de gueuler comme ça… Plus d’souffle. Et puis ce mur qui n’en finit pas. Cette pièce qui n’en finit pas. Ce… ce… ce… Et merde, tiens, j’arrête. Au moins de longer. Y en a marre de longer. Y en a marre d’être trempé et de me faire râper l’épaule par ce satané crépis… ce crépis DE MEEEEERDE ! Ah putain… J’tuerais pour une clope. Ou un d’mi. Tiens, non, une clope ET un d’mi. Dès qu’je sors de c’truc, direction l’premier bistrot ! Bon, allez, on va essayer autre chose : on va essayer le milieu de la pièce. Tout doux. Touuuuuut doux. Aaaah ! C’est quoi ça, encore ? C’est quoi qui me caresse le crâne ? Et ce cliquetis, là, c’est quoi ? Recule, Jean-Louis, bordel, recule ! Mais putain de bordel de merde, c’est quoi c’t enfer ?! »

(suite)
Mirokushi n’osait plus avancer, n’osait plus reculer, n’osait plus regarder, n’osait plus respirer. Presque rendu sourd par la violence des sons qui continuaient de résonner, il était paralysé. Lui qui était reconnu en son pays comme l’un des grands stratèges de son époque, il ne savait plus. Pire encore, il refusait de savoir, de peur de devoir se rendre compte de l’évidence : il était bel et bien bloqué. Le corps raidi par la tension, l’esprit embrumé par la fatigue, il ferma les yeux. Echapper quelques instants au scintillements des lustres et aux réflexions du marbre et des miroirs. Juste quelques instants. Un peu de repos. Il n’en pouvait plus. Deux jours déjà qu’il arpentait méthodiquement, à la recherche de son salut, chaque mètre carré de ce qui s’offrait à lui comme un infini de souffrance, amplifié à chaque pas, aussi léger fut-il. Impossible de dormir ; de souffler seulement. Et pourtant il le fallait bien. Il n’en pouvait plus. Il avait faim, il avait soif ; il avait peur. La peur, pourtant, ne faisait habituellement pas partie de son vocabulaire mais, cette fois-ci, alors qu’il sentait la fin venir, il n’y avait plus qu’elle qui résistait. Les yeux toujours fermés, ses mains tremblaient. La sueur qui perlait à grosses gouttes sur son front devenait elle aussi son ennemi ; car à chacune d’entre elles qui se fracassait mollement sur le sol, c’était un son de plus qui s’ajoutait à ce vacarme qui le rendait peu à peu fou. Avoir peur de ses gouttes de sueur, peur de sa propre peur, tétanisé par l’inappréhendable… est-il plus grand affront pour un homme qui a passé sa vie au service de ceux qui n’avaient aucun moyen de se défendre ? Son cœur battait si fort qu’il pouvait presque le voir sortir de sa poitrine. Si fort qu’il crut même l’espace d’un battement le sentir exploser. Ce fut à cet instant qu’il eut l’esprit clair pour la première fois depuis deux jours : il ne pourrait pas supporter encore longtemps les agressions constantes du son et de la lumière. Il ne pourrait pas non plus évoluer les yeux fermés et ni éternellement se boucher les oreilles tant il avait besoin de ses mains pour espérer repérer une quelconque aspérité dans un mur ou sur un miroir pouvant indiquer une porte dérobée. Il fallait alors qu’il arrête le son. Il le fallait. Ce fut à cet instant qu’il eut l’esprit clair pour la première fois depuis deux jours : s’il ne pouvait arrêter la diffusion du son, il pourrait à tout le moins en empêcher la réception. Ses mains arrêtèrent de trembler. En un mouvement il agrippa les deux couteaux qui pendaient de part et d’autre de sa ceinture et les enfonça d’un coup sec dans ses oreilles meurtries et poussa, poussa, poussa jusqu’au moment où il ne s’entendit même plus lui-même hurler.

(pas suite)
Une cravate noire, sous son imper pendait,
Et son feutre mou gris, sous les gouttes ployait.
Immobile comme la statue d’un roi grec,
Il fixait calmement le pauvre petit mec.

De son air apeuré, il semblait supplier
Celui au regard dur, qui le toisait de haut.
Coincé contre le mur de son futur tombeau,
Il se mit à pleurer et enfin bégayer :

« O Seigneur, Seigneur, donn’-moi une chance,
De pouvoir enfin, diriger la danse,
Je refuse de croire qu’il n’y a pas de sens,
Un soupçon d’espoir pour qu’enfin j’avance. »

A ces mots prononcés, le golgoth répondit
Par un rire effrayant que les hyènes lui envient.
Et en un mouvement, souleva le p’tit gars,
Qui sut pertinemment qu’il n’s’en sortirait pas.

Hercule von Gisenberg