1.
« Ca devient difficile de vivre » me dit-il alors que je m’enfilais mon demi, tranquillement dans mon fauteuil.
« Ah ouais ?
- Ouais.
- Pourquoi ?
- Comme ça.
- Alors toi, tu m’annonces ça, comme ça, en mode ‘’je pose ça là et tu t’démerdes’’ …
- Ouais.
- Mais du coup, tu crois que je vais en avoir quelque chose à foutre de tes petits états d’âme si, en plus, tu n’étoffes pas derrière ?!
- Ouais.
- Bah tu t’goures.
- Non.
- Ah bah si, mon pote.
- Non : t’es intéressé.
- Alors là…
- Ouais. Et vaguement inquiet, même.
- Moi ? HA ! Et inquiet de quoi ?
- De ça.
- Mais ça quoi ? Et puis quand bien même : de toute façon, je n’y pourrais rien. Surtout si tu ne me dis pas ce qui t’afflige.
- Mais tu souhaites quand même le régler.
- Le régler ?
- Le régler.
- Mais régler quoi ?
- Le régler.
- Mais enfin, qu’est-ce que tu veux que je veuille régler si je ne sais même pas ce que c’est ?
- Mon potentiel mal-être.
- Potentiel, donc…
- C’est ce que je dis. Maintenant. Mais qui te dit que ce n’est pas de la pudeur. Et que j’ai lancé une perche en plein moment de confiance et que, finalement, je fais marche arrière, comme un animal blessé qui va se cacher ?
- Tu ne m’as pas l’air si blessé que ça, là…
- Parce que les apparences ne sont jamais trompeuses, c’est bien connu.
- Mais quoi, enfin ?! Tu vas mal, c’est ça ?!
- Je n’ai jamais dit ça.
- Ah bon ?!
- Non.
- Mais qu’est-ce que tu m’emmerdes, alors ?!
- Ah parce qu’essayer de te parler, c’est t’emmerder ?
- Mais ce n’est pas ça du tout que…
- Si. C’est ce que tu viens de dire, mot pour mot : ‘’mais qu’est-ce que tu m’emmerdes, alors ?!’’ C’est pas vrai ?
- Mais…
- C’EST PAS VRAI ?!
- SI… MAIS PAS… Pas dans ce sens-là.
- Les mots, faut bien les choisir. Ca peut faire mal les mots.
- …
- Pourquoi tu serres ta canette aussi fort ?
- J’ai une crampe.
- Une crampe ? Je suis une crampe, maintenant, c’est ça ? Après l’emmerdement… Je prends du galon chaque minute, dis donc !
- PUTAIN, MAIS TU VAS ME LACHER, MERDE ?!
- Je ne sais pas. Possible.
- Non. Pas ‘’possible’’ : tu vas me lâcher. Maintenant.
- Peut-être.
- Pas de ‘’peut-être’’. Maintenant. Tu disparais !
- Disparaître… Si je disparaissais…
- Mais pas disparaître, en mode final, définitif…
- C’est pourtant ce que tu viens de dire.
- De ma vue. Disparaître de ma vue ! Tu ne vas pas disparaître-disparaître…
- Qu’est-ce que t’en sais ? Au moins, comme ça t’aurais la paix.
- Bon, ça suffit : casse-toi.
- D’où ?
- D’ici. De chez moi.
- Je suis chez moi aussi, je te rappelle.
- Non : tu t’es incrusté et je t’ai connement laissé rester.
- Ca, tu ne peux t’en prendre qu’à toi.
- C’est clair. Mais ce n’est plus la question : tu te barres.
- Tu sais bien que non.
- Si. Et maintenant !
- T’y crois vraiment ?
- A quoi ?
- A ça : toi qui me dis de me barrer et moi qui m’exécute. Pourquoi tu serres ta canette aussi fort ?
- Tu vas la prendre dans la gueule, cette canette.
- Non.
- Tu veux parier ?
- Pas besoin : j’ai déjà gagné. Comme pour me foutre à la porte : si tu avais dû le faire, tu l’aurais fait y a longtemps. Mais là, tu le sais, t’es coincé avec moi.
- Sauf si tu disparais. Comme tu en mentionnais la possibilité tout à l’heure.
- Je n’ai jamais dit ça non plus.
- Ah bah merde, alors… Bien sûr que si !
- Non : j’ai dit ‘’si je disparaissais’’. ‘’-ais’’. Conditionnel. Pas ‘’je vais disparaître’’.
- …
- Alors, ça va ? Je t’intéresse assez, maintenant ?
- Mais c’est quoi ton problème, putain ?!
- Le tien.
- Quoi ?!
- C’est le tien.
- Quoi… Merde… Ton problème, c’est le mien ?
- Non : moi, je n’ai pas de problème. Mais toi, apparemment, tu en as un.
- Oui : TOI !
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Mais parce que tu rends fou, là, avec tes conneries !
- Parce que je te parle cinq minutes, je te rends fou ? Et c’est moi qui ai un problème…
- Non mais je suis tranquille, toi, tu arrives et tu me balances des trucs comme quoi tu ne vas pas bien et…
- Je n’ai jamais dit ça.
- MAIS BIEN SUR QUE SI !
- Non : ça, ce sont tes propres conclusions.
- Je ne sais plus quoi faire.
- Par rapport à quoi ?
- A toi, à tout ça. J’en ai assez.
- Et bien barre-toi.
- D’où ?
- D’ici.
- Mais non… NON ! Ici, c’est chez moi, justement ! C’est toi qui devrais…
- On va vraiment revenir là-dessus ?
- Sur quoi ?
- Sur le fait qu’ici et maintenant, tu es chez moi.
- Certainement pas. Je suis chez moi ! Et au pire : chez nous !
- Ca n’en fait pas ce que je viens de dire quelque chose de faux : je suis ici chez moi.
- …
- Tu peux partir, tu sais… Je ne t’en voudrai pas de me laisser, je te le jure. Même dans un moment comme potentiellement celui dans lequel on pourrait être. Enfin, au moins comme tu te l’imagines. Pourquoi tu tiens ta canette aussi fort ?
- Oh et puis merde, tiens… Tu sais quoi ? Je vais me rasseoir dans mon fauteuil, me prendre un bon bouquin, finir ma bière et t’ignorer. De toute façon, je ne comprends rien à ce que tu dis.
- Non.
- Ben tiens, regarde.
- Tu n’y arriveras pas.
- Ah ouais ?
- Ouais. Parce que t’es humain et les humains, ils n’aiment pas trop les mystères. Et là, tel que tu me vois, le mystère, je le laisse planer autour de toi comme un très léger nuage atomique qui te retombe petit à petit sur la gueule et qui commence à infiltrer tous les pores de ta peau. Et t’auras beau tout faire pour t’en foutre, tu auras toujours irrésistiblement envie de résoudre ce que tu crois être une énigme, une chose à laquelle tu crois pouvoir apporter une réponse quand, en fait, tout ce qu’il te reste, c’est le vide de l’incompréhension qui te remplit. Et ça, tu ne le supporteras pas. Parce que cette énigme, c’est moi et que ce vide, c’est toi. Et tu sens dépossédé de tout ce qu’il te restait de sûr : ta façon de raisonner, d’analyser, de comprendre et de réagir. Et tu as l’impression que tu n’as plus rien. Pas parce que ça s’est évaporé magiquement mais parce que tu m’as laissé faire. Lâchement. Et plutôt que de t’avouer que tu vas mal, tu préfères croire que c’est moi qui ne vais pas bien. En boucle. Encore. Et encore. Jusqu’à ce que même le souvenir de ce que tu n’as plus disparaisse à son tour. Et c’est là que tu comprendras, enfin, ce que je t’ai dit au début. Que le mystère sera résolu, que tu auras ta réponse, qu’elle deviendra ta vérité. Et c’est là, au moment où elle sera prononcée, que sa forme disparaîtra pour ne laisser subsister que son fond et que, définitivement, il ne te restera plus rien.
- Je ne t’écoute pas.
- Tu viens de lire cinq fois la même phrase.
- Je ne t’écoute pas.
- Tu ne fais que ça. Et tu as peur.
- Alors là, ça me ferait mal ! Et peur de quoi, je te prie ?
- Tu vois que tu m’écoutes…
- PEUR DE QUOI ?!
- De toi.

2.
« Je suis maître en mon royaume. » dit-il de sa voix la plus nue, un grand sourire aux lèvres, alors qu’il remettait son plaid sur les épaules et s’allumait une cigarette. Il n’y avait personne en face de lui ; personne à côté non plus, non : il n’y avait personne pour l’écouter ou pour l’entendre. D’ailleurs, ce n’était pas tant le problème de l’absence de public, ça, il y était habitué, mais plutôt de savoir pourquoi il avait dit ça. S’il y avait bien une chose que son grand-père lui avait apprise, c’était bien « ni Dieu, ni Maître » ; alors l’idée même de parler de royaume et de maître, comme ça, comme preuve de son contentement, comme conclusion à une étape de sa vie, aussi périlleuse soit-elle, aussi périlleuse soit la disposition d’un plaid sur ses épaules, là, vraiment, il ne comprenait pas. Et puis cette voix, là : cet espèce de petit son enfantin, débarrassé de la majorité de ses graves et asséné avec une simplicité crasse ; c’était quoi, ça ?! Une incursion d’une version alternative de son enfance ? Lui qui, jamais, au grand jamais, n’aurait pensé seulement employer de tels mots tant, déjà à l’époque, l’ambiance chevaliers-paladins-princesses l’emmerdait plus que passablement. En s’imaginant le dire à nouveau, il se vit, en un flash, à la même place mais de trente ans plus jeune, en robe blanche, bien peigné, le visage lumineux, un cierge dans les mains et une paire de petites ailes dans le dos. L’effroi fut intense. « Manquerait plus que j’entende des voix », se dit-il en balayant le plafond des yeux comme pour vérifier qu’il était bien seul. Quelques secondes s’écoulèrent puis, fixant le mur face à lui, il haussa les épaules pendant que son plaid glissait lentement.

3.
« Faut dire aussi qu’on est pas aidées, hein…
- Ben, la dernière fois qu’on a eu un petit moment de gloire, c’est quand les autres, là… les Américains qui font des films pour les enfants, là… Des films dessinés… Mais siiiii, làààà…
- Ah ! Walt Disney ?!
- Putain, sérieux, Jean-Mi, fais un effort !
- Ouais, bon, ça va : à l’arrivée, tout l’monde a compris, hein… Donc, je disais : la dernière fois, c’est quand… Disney… nous a filé un petit rôle dans son film pourri, là.
- Le Bossu de Notre-Dame.
- Ouais, c’est exactement ça. T’as vu la gueule qu’ils lui ont faite à not’ sonneur ?! Nan mais sérieux : on dirait une figurine qui a fondu sur la planche arrière d’une bagnole sous le cagnard.
- HA ! Putain, ouais, c’est vrai !
- Tu l’as connu, toi, Yvette, not’ p’tit gars ?
- Quasi ? Ah bah tu m’étonnes ! Qu’il était beauuuuu…
- Hey, faut p’t-être pas exagérer non plus, hein !
- Non mais tu vois ce que je veux dire, quoi : il avait une gueule !
- Ah ça, pour une gueule…
- Mais pourquoi que tu te marres, Jehan ?
- Bah, faut r’connaître quand même que… Quand même, quoi… Allez…
- C’est sûr : il était particulier… Physiquement, j’entends.
- Ouais. Mais quel mec ! Quel courage ! Quelle gentillesse…
- Ah il nous manque, c’est sûr. Des comme lui, on n’en retrouvera pas de sitôt.
- C’est à dire que sonneur de cloches, ce n’est pas tout à fait ce qu’on appelle un métier d’avenir.
- Aaaaaah, ça…
- C’est clair.
- Tu m’étonnes…
- Mais tout se perd, ma bonne dame.
- Bon allez, messieurs-dames, on se reconcentre. Jean-Mi : tu avais fini ?
- Non mais ce que j’voulais dire c’est qu’à un moment, il faudrait peut-être se bouger et reprendre notre image en main parce que là… là…
- Bah ouais : tout l’monde s’en fout de nous.
- Même quand le kilomètre zéro a brûlé on n’a pas parlé de nous.
- Si… Si… moi j’ai entendu deux-trois trucs…
- Ouais mais alors vraiment en vitesse, hein.
- C’pas faux.
- Non : y en avait que pour la toiture et cette flèche débile, là…
- Elle était con, celle-là… Pas fâchée d’en être débarrassée. Et prétentieuse, en plus…
- Tu m’étonnes, John !
- C’est clair !
- Une vraie peste !
- Non, moi, ce que je voulais dire…
- Tu te rappelles la fois où elle avait demandé une prime de risque parce qu’elle pensait qu’en cas de violent orage, c’est elle qui serait la plus exposée à la foudre ?
- Nooooon, sérieux ?
- Ouais, j’te jure !
- HA ! Mon Dieu, c’qu’il faut pas entendre…
- Ce que je voulais dire…
- Bon après, du coup, là, c’est pas la foudre qui l’a eue. HA !
- HA ! Faut croire qu’elle avait raison de d’mander une prime de risque. C’était juste pas l’bon risque !
- HAHAHA ! C’que t’es con, Jehan !
- Ouhouuu… Oh, les mecs, là… Ce que je voulais dire…
- OH ! On peut arrêter de dire des conneries et écouter Hildegarde, s’il vous plaît ?!
- Ouais, désolé.
- Pardon.
- Vas-y, Hildie.
- Merci Henri.
- Ce que je voulais dire, donc, c’est que déjà, il faudrait penser à revoir le plan com’. Déjà, rappeler que, à la base, nous sommes d’utilité publique puisque c’est à nous qu’il incombe d’évacuer l’eau qui ruisselle des…
- Contrairement aux autres, là, qui nous piquent toute l’attention et qui ne servent à rien.
- Hey, ça va, hein. Déjà qu’on nous file le même nom que vous alors qu’on est des…
- Ta gueule et pense, toi !
- Dis donc, t’arrêtes de gueuler Eric ?! Il a raison : on est tous dans le même bateau, là.
- Pas tout à fait.
- JE PEUX FINIR, OUI ?!
- Pardon, Hildie.
- Merci. Il a raison, à part ça : on est tous dans le même bateau. Parce que je rappelle qu’on est également censées protéger la ville des démons. Qu’on ait une utilité autre ou non. Et c’est là-dessus qu’il faut tabler.
- Ouais, enfin, pour elles, c’est plus facile, quand même.
- Mais tu vas arrêter, oui ?!
- Je tiens juste à préciser que mes camarades et moi, on est là en soutien, hein… Si c’est pour se faire insulter…
- Mais personne ne vous insulte. Laissez-le dans son coin, lui : il est toujours de mauvaise humeur.
- Donc, je disais : c’est là-dessus qu’il faut tabler. Et d’ailleurs, Stryge et les autres vont nous filer un sacré coup de main, là-dessus. Car comme il le soulignait : les chimères sont toujours débaptisées par les incultes qui nous visitent et nous mettent toutes dans la même catégorie. C’est pourquoi, aujourd’hui, je propose de créer une association qui aura pour but la promotion, la défense et le soutien psychologiques à toutes celles qui en auront besoin.
- Ah ouais, pas mal…
- J’avoue que c’st une bonne idée.
- Mais bon, on fait comment pour se faire connaître ?
- Déjà, faudrait un nom.
- Ah oui ! Et un nom qui claque !
- Pas comme Stygre, là…
- La Stryge, s’il te plaît !
- Un nom d’gonzesse de roman gothique pour un macaque ailé, tu parles d’une affaire !
- Dis-donc, toi : j’t’emmerde ! T’as vu ta gueule, sérieux ?!
- BON : CA SUFFIT ! ERIC, TU LA FERMES ET TOI, LA STRYGE, T’ARRÊTE DE LUI RÉPONDRE ! Putain, c’est pas vrai, ça…
- Non mais je ne vais pas me laisser insulter en toute impunité, quand même.
- TA GUEULE ! OU JE DISSOUS L’ASSEMBLÉE !
- Non mais à qui tu crois que tu causes, toi ?! Tu sais combien y a de photos de moi et de mes camarades dans le monde ?! TU SAIS, HEIN ?!
- STOOOOOOOP ! Ou je fais une crise d’apoplexie. Rien que vous emmerder tous.
- Quelqu’un pourrait allumer la lumière ? Commence à faire sombre, là.
- J’m’en occupe.
- Merci Jeannot.
- Est-ce que ça intéresse quelqu’un d’avoir le nom auquel j’ai pensé ?
- Ouais, vas-y.
- Vas-y.
- Ah bah oui, carrément.
- Hey, les deux, là : mettez-la en veilleuse !
- Alors… Comme je pense qu’il faut qu’on touche à l’international et pas juste qu’on se concentre sur notre petit pré-carré, je me suis dit qu’il fallait que ce soit dans une langue qu’à peu près tout le monde comprend. Et puis aussi qu’il fallait un truc simple à retenir. Donc qu’on puisse en tirer un acronyme. Alors, du coup, j’ai penséééééé…
- Allez, vas-y…
- Envoie le nom, Hildie !
- Le suspens est insoutenable !
- AGAB ! All Gargouilles Are Beautiful ! »

Hercule von Gisenberg