Les intersections sont toujours les moments les plus délicats et il le sait. Il n’y a pas de bonne technique. Avancer, le plus silencieusement possible, le plus doucement possible, toujours vérifier d’un coup d’œil derrière soi ; écouter. C’est un bon début. Ecouter le silence et le disséquer. Identifier chaque variation, chaque perturbation de l’air. Oublier les coups de massue toujours plus intenses et rapides qui cognent à l’intérieur de sa poitrine. Respirer sans bruit. Plaqué contre le mur de l’immeuble qui fait le coin de la rue, ce n’est pas sa première intersection. Et ce ne sera pas la dernière. Il le sait ; il l’espère. Au loin, quelques cris perturbent le vide et un souffle d’air fait crisser les feuilles des quelques arbres encore debout. Un pas de côté puis un deuxième. Il est au bord. En face, sur le boulevard désert, la boulangerie dont les vitrines ont été brisées semble parfaitement vide. Il pourrait s’y réfugier, juste le temps de souffler un peu. Mais pour ça, il faudrait traverser. Et traverser, c’est être à découvert plus de temps qu’il n’en faut pour qu’ils le repèrent. Il passe rapidement la tête à droite. Rien. Une deuxième fois. Toujours rien. Il faut qu’il aille vite, il est trop exposé : pour n’importe quoi qui arriverait de l’autre côté de la rue, de n’importe quel côté de la rue, qui descendrait ou qui remontrait le boulevard, il est la cible parfaite. Des carcasses des voitures garées à quelques mètres de lui. Il doit les rejoindre. Elle fourniront la protection dont il a besoin, au moins pendant quelques secondes, de ce qui pourrait être sur le trottoir d’en face. Il faut qu’il tourne, qu’il quitte cette rue. Il se baisse. Presqu’accroupi, un dernier coup d’œil et il se lance à toute vitesse et rejoint la première épave. Son sac à dos la heurte : les panneaux d’acier résonnent. S’il y a quoi que ce soit aux alentours, il est foutu. Mais le boulevard est toujours vide.

Ne pas craquer. Ne pas craquer. Recule, connard ! Allez, recule ! Ne pas craquer. Tiens fermement la poignée, bien en appui sur tes jambes. T’inquiète, les collègues sont là. Ne pas craquer. Ah putain, ça pousse. « On bouge pas, les gars ! » Mais qu’est-ce qu’on attend ?! Regarde-moi ça, là, cette meute. Des chiens enragés ; des putain de chiens enragés ! Mais qu’est-ce qu’on attend ?! Ne pas craquer. Bien en appui sur tes jambes. Allez. C’est quoi, ça ? Ah les salopards : ils ont sorti les fumigènes ! Mais qu’est-ce qu’on attend ?! Et cette visière qui m’étouffe ! « Attention, les gars, ça caillasse ! On bouge pas ! » Mais c’est pas possible, on ne va pas rester comme ça, comme des canards, prêts à se faire dégommer ! Ne pas craquer. Je ne vais pas tenir. Vas-y, c’est ça, nargue-moi avec ton brassard et ton casque de chantier. Vas-y, montre les dents. A la première occasion, je t’ouvre le crâne. « On repousse un coup et on recule, les gars. Deux mètres. » On tiendra pas. On va se faire piétiner. Ne pas craquer, bien en appui sur tes jambes. Allez. J’en peux plus. Mais qu’est-ce qu’on attend ?! « On tient encore un peu, les gars ! » Allez… Allez ! « On se replie ! Dix mètres ! » On se replie ? Mais à quoi ça sert, tout ça ?! « Première ligne, on sort les matraques ! » Ah, quand même ! Alors, on n’ose plus avancer, là, hein ? Bande de merdes, va ! Allez-y, venez un peu, pour voir comment on vous reçoit. « On ne bouge pas, les gars, et on s’tient prêts ! » Allez… Allez… Vas-y major, envoie l’ordre ; qu’on les remette à leur place, ces ordures ! Toi, là… Oui, toi… Tu l’vois que je te regarde, hein ?! Tu sais que tu vas y passer… Tu crois que tu me fais peur ? Hein ?! Tu crois que tu m’fais peur avec ta tête de bulldog ?! Je vais te massacrer… Ca te fera passer l’envie de manifester, c’est moi qui te le dis. Vas-y, ose faire un pas ; ose ! Tu vas la sentir ma matraque ! « Ferme sur les appuis, les gars ! Au premier mouvement, on charge ! » Allez, bande de tapettes, venez… Venez ! Qu’on en finisse ! Toi, mon pote, t’es mort. Et toi aussi, d’ailleurs. Allez, major, vas-y, donne l’ordre… « Tant que ça ne bouge pas, on ne bouge pas ! Bien ferme sur les appuis, les gars ! »

(suite #3 - 3) Derrière elle, le son d’une serrure se fit entendre. On aurait dit qu’on fermait le verrou d’un cachot de château-fort : un grincement épais, gras et lent qui se termine sur un « clang » métallique inspirant fermeté et solidité. Elle était coincée. Elle se retourna doucement vers la porte qu’elle venait de passer, la regarda quelques secondes et lui sourit, comme pour lui dire adieu. La porte s’effaça alors laissant place à un mur de pierre qui semblait avoir été là depuis quelques siècles. Se retournant à nouveau, Marie-Madeleine faisait maintenant face à un immense couloir dont les parois étaient invisibles, baignées dans un noir profond qu’aucun œil n’aurait la capacité de percer, et au bout duquel un point de lumière semblait l’appeler. Elle prit une grande inspiration et se mit en marche, bien décidée à la rejoindre. Une légère brise soufflait sur son cou et ses épaules nues tandis que l’air se rafraîchissait peu à peu. A chaque mouvement qu’elle faisait, pourtant, elle sentait qu’elle était enfin à sa place, que rien ni personne ne pourrait plus jamais l’arrêter. Son pas, habituellement si léger s’alourdissait à mesure qu’elle avançait, son regard si innocent se durcissait. La grâce qui la caractérisait jusque là se transformait petit à petit en une force qu’elle ne s’était jamais connue. Chaque mètre parcouru devenait une victoire sur la distance qui la séparait de son nouveau but. Et alors qu’elle avançait, inarrêtable, que la température continuait à baisser, que le point de lumière se rapprochait, elle sentait se greffer sur elle casque, plastron et talons aiguilles cloutés. Et plus le poids de ses nouveaux accessoires se faisait sentir, plus elle avançait avec l’audace de la guerrière qu’elle sut d’un coup avoir toujours été, un sourire carnassier figé sur ses lèvres dévoilant des dents d’une blancheur immaculée. Ayant perdu toute patience, elle se mit à courir, laissant derrière elle l’écho de toute une armée d’ombres et de souvenirs de souffrances. Et cependant qu’elle réduisait la distance entre elle et la lumière qui se faisait de plus en plus présente et laissait finalement apparaître des murs recouverts de givre, elle se mit à rire au point d’en faire trembler les flocons qui tombaient depuis peu. Au bout de quelques minutes d’une course effrénée, elle s’arrêta nette. La lumière avait fini de remplacer l’obscurité qu’elle avait connue au début de son périple et, dans celle-ci, un trône de glace s’offrait à elle. Elle se tint immobile quelques secondes devant lui puis, avec une assurance solaire, s’assit dessus et empoigna l’épée qui se dressa sous ses yeux d’un bleu perçant alors que la porte de bois travaillé réapparut devant elle et que le son d’une serrure se fit entendre.

Hercule von Gisenberg