Le voyage avait duré sept ans. Kurt referma la porte en bois travaillé et tendit le nougat à la girafe qui lui faisait face. Il trouvait évidemment étonnant de tomber sur une girafe à l’intérieur du petit salon dix-neuvième aux murs recouverts de papier-peint framboise à rayures pistache, ou était-ce l’inverse, dans lequel il venait de pénétrer mais décida de ne pas s’attarder sur ce détail tant son œil était attiré par le portrait d’une quelconque comtesse qui était accroché au mur, derrière la girafe qui se débattait toujours avec le nougat, et qui semblait le fixer. Il s’approcha suffisamment près et commença à inspecter la peinture. Des tableaux du genre, il en avait déjà vu des centaines, mais un comme celui-là, jamais. Pourtant, il n’avait rien de spécial, ce tableau : la peau était blanche, les yeux bleus, la perruque poudrée, la toilette vert pale et les lèvres roses. Le fond était marronnasse et laissait imaginer quelques tentures devant lesquelles la quelconque marquise avait dû poser alors, et le cadre d’un doré passé,portait reliefs et dessins on ne peut plus banals. Après quelques minutes d’intense contemplation, Kurt, dont la patience commençait à trouver ses limites, arracha le tableau du mur et se mit à le fracasser de toutes ses forces contre le parquet en bois sombre et à larges lattes qui soutenait ses pas et celui de la girafe, girafe qui, enfin débarrassée du nougat, sembla légèrement interloquée par l’accès de violence dont l’humain fit montre. L’image de la quelconque duchesse enfin réduit à l’état de chiffon et le cadre à celui cure-dents, il tapota sur le haut de la cuisse de l’animal, le regarda avec douceur et lui dit : « ça te va si je t’appelle Romane ? ». « Non : moi, c’est Jean-Louis », répondit-il.

Mirokushi referma la porte en bois travaillé. La salle de bal était belle, pleine de marbre et de dorures, de lustres, de statues et de miroirs. Elle était longue, large, et la délicate musique d’un quatuor à cordes semblait s’échapper doucement des murs. Chaque pas que Mirokushi faisait résonnait fort et longtemps. Si fort et si longtemps en fait, que chaque son s’empilait sur le suivant, remplissant petit à petit l’espace sans jamais décroître, et finit par recouvrir le quatuor. Mirokushi s’arrêta. Les sons, eux continuèrent. Toujours immobile, il entreprit de trouver la porte de sortie ; car après tout, il était arrivé jusque-là : il fallait traverser. Il balaya la salle du regard. Une fois. Deux fois. Trois fois. Mais tout ce qu’il arrivait à distinguer, c’était le marbre, les dorures, les statues et les miroirs. Droit devant lui, la salle s’étendait, majestueuse. Majestueuse et sans fin. Point de mur en face. Juste le marbre, les dorures, les statues et les miroirs. Et ce son ; ce foutu son qui ne s’éteignait jamais ! Il ne pouvait pas repartir : c’était l’enfer, dehors. Il le savait. Il sut aussi qu’il fallait qu’il trouvât une sortie. Il se mit à avancer. Pas à pas. Les plus grands possibles. Le plus doucement possible. Droit devant. Chaque gramme de son corps heurtait le sol de la manière la plus légère qui soit. Mais à chaque pas qu’il faisait, le marbre devenait de plus en plus glissant, les dorures de plus en plus brillantes, les statues de plus en plus nombreuses et les miroirs de plus en plus réfléchissant. Et chaque pas, amplifié par l’immensité du lieu, résonnait encore et toujours.

Marie-Madeleine hurlait. Les genoux enfoncés dans le sable brûlant que son père chauffait avec insistance sous ses yeux. Elle hurlait encore en sentant les clous qui déchiraient ses chairs délicates à peines recouvertes d’oripeaux blanc cassé. Elle hurlait toujours à chaque tour appliqué à l’étau qui gardait ses mains écrasées l’une contre l’autre. Elle hurlait, encore et toujours. Derrière, le marteau cognait et cognait sans s’arrêter tel celui d’Héphaïstos dans les forges célestes qui habitaient son crâne. Elle hurlait. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne sentait plus rien pourtant, plus aucune douleur ; comme si l’interrupteur avait été baissé. Mais elle s’ennuyait. Terriblement. C’était la répétition éternelle de chacun des mouvements de chacun de ses tortionnaires, tellement heureux de la mutiler, qui la rendait folle. Elle ne comprenait pas comment ils en étaient arrivés là. Elle refusait de comprendre. Elle, tout ce qu’elle voulait, c’était chanter. Chanter l’amour de sa vie. Mais elle ne pouvait pas : elle hurlait au milieu de toutes ces bouches sans dents qui riaient, vociféraient, crachaient et riaient encore. Puis soudain. Le silence. Elle se rendit compte qu’elle avait arrêté de hurler, que ses bourreaux s’étaient entièrement tus et que la poussière restait suspendue. Que les chaînes qui la maintenaient jusqu’alors fermement en position accroupie s’étaient assouplies, que le sable s’était refroidi jusqu’à devenir à peine plus tiède que celui d’une plage du sud de la France par une jolie journée de printemps, que l’étau s’était entièrement desserré, que le marteau avait arrêté de cogner et que les clous étaient tombés. Elle ne hurlait plus. Ses bourreaux s’étaient tus. De la même délicatesse que celle qui fut un temps la caractérisait, elle se leva et fendit d’un geste gracile du revers de la main droite la poussière qui ne tombait plus. Elle s’avança, telle une apparition, sans un son, vers le trou noir qui lui faisait face depuis des jours maintenant. Elle se retourna comme pour vérifier que personne ne la retiendrait et s’y engouffra. Et, toujours avec cette même délicatesse, Marie-Madeleine referma la porte en bois travaillé.

Hercule von Gisenberg