Le metteur en scène et chef de troupe Milo Rau est vachement sympa. La preuve, c’est qu’au lieu de rester tranquillement à Gand, dans son théâtre, il va monter L’Orestie à Mossoul avec ses acteurs belges et des Irakiens, acteurs, musiciens ou simples citoyens, qui ont survécu à la coalition menée par les États-Unis, puis aux persécutions de Daech et autres milices, et se débrouillent comme ils peuvent dans leur ville dévastée.
Milo Rau fait montre d’une immense empathie. La preuve, c’est qu’en 2016 il est « allé dans le Nord-Ouest de l’Irak avec l’idée de faire le parcours des migrants, mais en sens inverse. » Et dans des conditions probablement un peu plus confortables ? Toujours est-il qu’il « avait besoin, pour comprendre ce texte [d’Eschyle], d’être à Mossoul. » Comme il a besoin, explique-t-il, d’être en ex-Yougoslavie pour s’attaquer au Richard III de Shakespeare, ou en Iran pour Les Trois Sœurs de Tchekhov. « Il y a des endroits dans le monde, dit-il, où l’on peut comprendre quelque chose d’un texte. » Pourquoi pas ? C’est tendance d’aller dans les endroits un peu compliqués, et ça fait voyager.

Milo Rau fait partie de ces metteurs en scène démiurges qui, depuis longtemps déjà, s’emparent des textes classiques et de leurs auteurs pour les mettre à leur sauce, ce qui donne des choses assez savoureuses, du genre Le Misanthrope de Tartempion d’après Molière. Dans le quatrième des « dix commandements » (sic) qui forment le Manifeste de son Théâtre National de Gand, il a bien prévenu qu’il s’interdisait de monter les textes classiques tels quels – qu’ils n’étaient que des sources pour les auteurs contemporains (forcément collectifs) qui devaient s’en emparer. D’où quelques interprétations audacieuses (ou malentendus ?) : là où il résume L’Orestie comme « la naissance de la civilisation à travers le pardon » - notion chrétienne et récente -, Eschyle, lui, en 458 avant J.C., décrit la fin de l’arbitraire divin et de sa loi du talion, sang pour sang, par l’invention du tribunal humain, basé sur la loi et le droit. Soit l’instauration difficile et négociée de la paix, garante de la pérennité et de la prospérité de l’État. Dans cette sortie de la violence primitive, les Erinyes, déesses archaïques de la vengeance, se transforment en Euménides, déesses garantes de la justice humaine. Le malentendu, ici, c’est de confondre la morale (le pardon) et la politique (la loi, le droit, la diplomatie). Ce que nous avons sous les yeux le spectacle durant, c’est une tentative de réduction d’Eschyle à ce motif en vogue, soit un mélodrame au lieu d’une tragédie. Le vieux Grec ne se laisse pas faire : sa trilogie est une grande machine symbolique, qui résiste aux petits arrangements de circonstance. Sauf pour les naïfs ou les convaincus de l’art drama moderniste qui remplissent la salle et avalent tout ça religieusement.

Que voit-on sur la scène ? Un chaos arrangé qui suggère un camp de réfugiés, ou les ruines de Mossoul. L’inévitable grand écran où sont projetées les images de la ville en ruines, des scènes jouées dans ces ruines par les acteurs présents sur la scène ou des Irakiens filmés dans les seconds rôles, des séquences musicales jouées sur commande par des musiciens Irakiens, eux aussi filmés dans les ruines, des bouts d’interviews, les gros plans d’une scène qui se joue sur le plateau entre Agamemnon, Cassandre, Clytemnestre et Egisthe, scène étonnamment vaudevillesque de jalousie conjugale… Il y a une image qui revient régulièrement, complaisamment : celle de prisonniers abattus par les fous de Daech d’une balle dans la nuque, qui fascine visiblement le metteur en scène. Milo Rau : « L’Orestie est exactement ceci : le cycle sans fin de la violence. […] une orgie de violence, une sorte de fantasme post-traumatique, écrit peu après le début de l’introduction de la démocratie à Athènes : un retour presque pornographique dans la préhistoire sanglante. » Il s’y vautre : retour de la bonne vieille catharsis, que l’on croyait enterrée par Brecht.

Le neuvième commandement du Manifeste du NT Gent stipule : « Au moins une production par saison doit être répétée ou représentée dans une zone de conflit ou de guerre, dépourvue de toute infrastructure culturelle. » Pourquoi ? La mission du NT Gent est-elle de sauver le monde ? D’apporter un peu de beauté dans un pays détruit ? D’exporter les valeurs culturelles occidentales ? De remplir un office néocolonial ? Autre déclaration de Milo Rau : « Une économie globale a besoin aussi d’une solidarité artistique globale, si problématique et questionnable puisse-t-elle être. » Nous voici au parfum. Le capitalisme et ses guerres sont la figure fatale du destin, Milo Rau la dame d’œuvres [1] de cette prédation globale, et son Oreste à Mossoul un pansement ou une diversion sans conséquence dans la guerre sans fin des puissances occidentales et locales pour la maîtrise de la zone et le contrôle du pétrole. De cela, il n’est aucunement fait mention, ni même allusion : Milo Rau résume tout bonnement la situation à Mossoul par un impayable « C’est l’histoire de l’impossibilité du pardon. » On songe à la féroce ironie de Brecht : « Allez leur dire que le malheur est comme la pluie, que personne n’a faite mais qui pourtant arrive. »

Oreste et Pylade se roulent des pelles sur le plateau et Milo Rau est fier d’apporter la révolution des mœurs à Mossoul. Genre, identités, LGBT, émigrés, bons et méchants… C’est politiquement correct, c’est mode, c’est un théâtre on ne peut plus macronien. Cela n’aura qu’un temps : « La mode, c’est ce qui se démode », disait Jean Cocteau.

Marie-Noël Rio

[1Figure éminemment maternaliste et idéalement symbolisée par la statue en face du Bon Marché, le grand magasin le plus chic de la capitale : Madame Marguerite Boucicaut faisant le bien aux pauvres - une grosse dame donnant une pièce à un gamin pieds nus.