Le Ministère de la culture fête ses soixante ans, et, à l’évidence, il prépare sa retraite. Il souffle bien encore les bougies, mais le souffle est poussif, et son programme de célébration relève de l’adieu aux arts. Il est vrai que quelques détails de l’éditorial de l’actuel ministre et des textes de présentation témoignent du travail sournois du vieillissement, à moins qu’il ne s’agisse de la désinvolture mortifère de l’indifférence. Quoi qu’il en soit, rappelons mélancoliquement aux bureaux du ministère chargé de défendre la langue française que non, c’est attristant, c’est contre-intuitif, bref, c’est affreusement élitaire, mais « résonance » ne s’écrit pas avec deux n, et une « demi-douzaine » s’orthographie obstinément comme un demi de bière. Mais bah : broutilles, babioles, bagatelles, et passons donc gracieusement sur les solécismes, car il est autrement plus préoccupant d’apprendre que la France est la première démocratie à s’être dotée d’un ministère de la culture – il est vrai que le Narkompros, le Commissariat du peuple à l’éducation, crée en 1917 et dirigé par A. Lounatcharski, qui encouragea, entre autres, l’œuvre de Maïakovski ou Eisenstein, ne fut pas créé par une « démocratie ». Notre ministère serait-il taquin ? Taquin, peut-être, habité, sûrement : « le mot « France » est associé à un certain art de vivre ; au génie de nos artistes, de nos penseurs, de nos créateurs ; à une appétence immodérée pour la littérature, la peinture, le cinéma, la musique, l’architecture, la danse, et tant d’autres arts – ces arts auxquels nous sommes tant attachés qu’ils nous semblent constitutifs de notre identité. Les Français sont ce peuple de passionnés, capables parfois de s’écharper autour d’une œuvre, capables de se déchirer pour défendre leur sensibilité. » Ah, si seulement… Mais à l’évidence le ministère sexagénaire n’entend pas encourager les divisions, ni flatter l’immodéré de l’appétence. Ca doit à terme être plus ou moins anti-démocratique.

Car la culture est avant tout « un levier de cohésion et d’attractivité des territoires », comme le réaffirme le ministre dans son discours du 24 juillet, « au cœur du pacte républicain ». Ce n’est pas vraiment nouveau, mais c’est toujours aussi intrigant. Que peut bien signifier la « cohésion des territoires » ? Que désignent d’ailleurs les « territoires » ? Les régions, dont l’addition ferait la nation ? Serait-ce un synonyme « nouveau monde » de la « société » ? L’attractivité, au moins, est une notion claire : la culture, ça rapporte. A qui, on verra ça plus tard. Pour célébrer le levier, le ministère donne dans la programmation sans remous : une exposition de photographies, soutenue par l’obligeant mécénat d’Epson, un hors-série du magazine Connaissance des arts, propriété du groupe LVMH, où s’expriment des notables, Olivier Py, Denis Podalydès, Bérénice Béjo, etc, des « pastilles » inédites pour les réseaux sociaux, « pépites » issues des archives de l’INA et n’excédant surtout pas soixante secondes, la diffusion en direct depuis la Comédie Française de La Puce à l’oreille de Georges Feydeau dans plusieurs salles de cinéma associées à Pathé Live, le 17 octobre. On abrège, parce qu’il faut bien reconnaître qu’on ne palpite pas d’excitation. On est même au bord de sangloter d’ennui. Mais il faut saluer la cohérence : l’appétence ne sera ni immodérée, ni déchirante. Une courte minute de menues pastilles et petites pépites, Feydeau, les décorés divers de l’art qui donnent leur point de vue, rien de trop prenant, rien de trop exigeant. Microscopique idée de la culture, confiance très mesurée dans la curiosité des citoyens, ambition minimale du Ministère : ça a, ma foi, le mérite de la franchise.
Tout comme la sérénité avec laquelle s’affiche, si on ose dire, la paisible disparition de l’art.

Une commande, semble-t-il, une : à Yan Pei-Ming, pour un portrait d’André Malraux. Saisissant d’originalité : il ne fume pas. Quant au concert électro d’Arnaud Rebotini dans la cour d’honneur à Avignon le 23 juillet, ce n’est pas tout à fait une commande, puisqu’il reprenait la musique composée pour le film 120 Battements par minute. En revanche, les colloques, forums et apparentés foisonnent. Celui qui va s’attaquer au « Mystère de la culture » le 3 décembre à l’ENSAD devrait être proprement irrésistible.

Il n’est pas radicalement exclu que le Ministère ait en réalité un penchant pour ce qui rapporte. Pas un mot sur l’esprit critique qui peut naître de la fréquentation des œuvres, pas un sur l’embellissement de notre humanité, toutes ces vieilleries lyriques et « diviseuses ». Pas une décision concernant les artistes, à croire que mentionner la question de la rétribution des auteurs, par exemple, ou envisager l’instauration d’un régime de commandes publiques serait faire preuve de mauvais goût anti-festif. En revanche, nous est annoncée la création d’une « équipe France », parrainée par le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, et le ministre de la Culture, destinée à fédérer et coordonner les professionnels des industries culturelles et créatives. On apprend sur une autre page, dans ce style entraînant qui caractérise le site, qu’il s’agira d’œuvrer « dans une démarche public-privé qui met en cohérence l’ensemble de l’écosystème français dans le secteur », pour « développer à l’international », autrement dit conquérir « de nouveaux marchés ». Difficile de trouver plus de détails, on aimerait pourtant savoir ce qu’il en est plus précisément de la « démarche public-privé » : c’est toujours captivant. On peut néanmoins comprendre cette marque de pudeur. Business, money… en ce moment, mieux vaut s’attarder sur le « pacte républicain ».
A vrai dire, on s’interroge quand même : pudeur, ou dissimulation ? Et on ne peut s’empêcher de tourner suspicieux. Parce que l’ensemble n’est pas seulement quelque peu nain dans le propos, il est miné par un grand silence trompeur : pas un mot sur le CETA. On nous réaffirme comme d’habitude le principe de la souveraineté culturelle, on s’enchante comme d’habitude de notre fameuse exception, c’est épatant, et excellent pour la fierté nationale des « appétents » (voir plus haut).

Il y a quand même un petit problème. Le CETA interdit le principe-même de la subvention de la production de marchandises, au nom de la concurrence libre et non faussée. Sauf, grâces en soient rendues aux forces de l’esprit, sauf pour… les services audiovisuels. Ah ! Les services audiovisuels, quelle surprise. Films, séries, musique enregistrée, etc. Curieusement, la mission de l’équipe-France, chargée de fédérer et coordonner les professionnels des industries culturelles… n’est vraiment précisée que pour les films : et insiste sur l’intérêt de développer les tournages en France de films internationaux. Productions qui bénéficient de crédits d’impôts tout étincelants d’attractivité. Et le nouveau président du CNC recommandait dans un rapport tout juste antérieur à sa nomination de développer les financements privés. L’avenir et le CETA seront fastes pour les financiers. En revanche, qu’en sera-t-il pour ce qui ne relève pas de l’audiovisuel, et qui est subventionné ? Le théâtre, la danse, le livre… ? Le suspense est insoutenable.

Mais le plus étonnant, pour cet anniversaire fantomatique, c’est la foudroyante absence d’émotion qu’il soulève. Aucun friselis de rigolade, aucun éclat de fureur. Calme plat pour le « peuple de passionnés » et ses hérauts. Une docilité touchante. Comme on en a rarement connue dans ce domaine. Le « levier » aurait-il servi de massue ?

Evelyne Pieiller