« Evidence : vous aveugle, quand elle ne vous crève pas les yeux ».
Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues.

Nos chefs actuels et leurs divers porte-paroles convainqueurs (jusqu’à présent) ont le verbe un peu répétitif mais d’une belle ambition. Il s’agit pour eux de s’imposer en conscience modèle, ce qui permet du même coup de dénoncer comme imbéciles voire délinquants les immatures qui mettraient en doute ledit modèle. L’affaire est simple : il suffit d’asséner des mots impeccablement positifs, comme autant de démonstrations du bien-fondé d’une décision, comme autant de preuves de la rectitude morale des décideurs. « La transparence » par exemple, quoi de plus beau ? On ne voit pas très bien qui pourrait louer avec entrain l’opacité. On ne voit pas davantage en quoi affirmer qu’on agit de façon transparente suffit à prouver : 1, que l’action l’est réellement, et 2, qu’elle est souhaitable. Mais la « transparence » vous a tout de suite un air propre, air cristallin, âme pure, franchise à toute épreuve.

Même esprit, quoique un peu plus torsadé, avec le très répandu « assumer ». Ah, « j’assume », que c’est donc martial, vigoureux, concentré. On est tout de suite dans l’airain de la conscience, inébranlable, prête à défier le doute et la mise en cause. Le président actuel en raffole. Il ne se contente pas de décider, non : il assume. Ce qui est autrement héroïque, puisque cela suppose quelque difficulté, tourment, un choix difficile, une position risquée. Le verbe s’en est pris une aura irrésistible, tout le monde assume aujourd’hui, des ministres aux commentateurs. Il est vrai qu’il permet de dépasser la nécessité de répondre à des contre-arguments. J’assume suffit. Il est un argument et un contre-argument à lui tout seul : si j’ai ce courage, j’ai mes raisons. On admire.

On admire tout autant cette formidable machine à admonestation impérieuse : le il faut. Il faut comprendre, il faut savoir, qu’accompagne généralement un aimablement agacé « Je sais que ». Le « il faut » gouvernemental et journalistique a un succès si souverain qu’il est devenu un tic de langage répandu dans toute la société. D’un coup, on se retrouve face à notre impressionnante frivolité. Car jusqu’à ce « il faut », on ignorait qu’il fallait. Ce devoir subit auquel contraint l’expression n’a besoin d’aucune explication. Une fois formulé le « il faut » fatal, on est eus. Ca ne se discute pas. Sauf à se montrer grossier, et encore… Car l’affirmation a été formulée, le cadre de pensée déterminé, et même si on le rejette (et pourquoi il faut ?), on reste dans le cadre. C’est piégeant. Comme le reste. C’est même assez caractéristique de la rhétorique perverse. Une fois que c’est dit, on ne s’en sort pas. C’est l’idée générale. Des mots qui enferment. Sens unique. « No way out ».

Sauf à être … irresponsable. Autre maxi-succès, le fameux « sens de la responsabilité » : les décideurs en font preuve sans défaillance, les citoyens en revanche sont parfois plus « légers ». Evidemment, c’est un peu flou et filou comme notion. C’est flou, parce qu’on est rarement responsable-tout-court. On est responsable de. Là, s’il s’agit d’être responsable de la propagation du virus, tous et chacun, c’est un peu vaste, et mènerait à se demander en quoi on est responsable de la diminution des budgets des hôpitaux. C’est filou, puisqu’en réalité, il s’agit plus simplement d’être « obéissants ». Mais franchement, c’est autrement plus comblant. C’est passif, l’obéissance, c’est même un peu vexant. Alors qu’être responsable, voilà qui vous donne un rôle actif, qui fait appel à votre jugement, à votre sens… du devoir ; à votre compréhension profonde de vos obligations d’adulte. Etre irresponsable est un péché qui frôle le crime. Etre responsable, comme le sont nos « responsables », c’est être un bon citoyen. Ne pas l’être, c’est être coupable. On se demande quand la délation sera présentée comme un geste responsable. Ce serait vertueusement logique.

Dans ce même registre si aimablement manipulateur, on s’est habitués à entendre parler des « plus vulnérables » et de sa variante « les plus fragiles ». Les décideurs ont le mépris poli. Les décideurs ont la bienveillance des forts. Ce serait du dernier mauvais goût de dire « les vieux ». Non, ils se penchent sur ceux qu’il faut protéger, car ils ne sauront pas le faire tout seuls. Démunis, impuissants, faiblards qu’ils sont, privés de toute perception du danger. C’est la beauté de notre monde : les non-vulnérables décident de qui est en faiblesse, les désignent avec bonté, prennent sur eux de les considérer pour ce qu’ils sont : des victimes « essentielles ». Pas de riches, pas de pauvres, pas de chanceux costauds ou de retraités usés par le boulot, non, des « vulnérables »… par essence ; les « plus fragiles », par définition.

On a découvert les « éléments de langage » il y a une vingtaine d’années. Les repérer, vu leur matraquage, ne relevait pas vraiment de la prouesse. Il semble qu’aujourd’hui, on soit moins dans une opération de com’ que dans une entreprise de mise au pas, qui gauchit les mots pour « sidérer » la réflexion. Et comme toute bonne mise au pas, si les mots ne suffisent pas à convaincre, il faudra passer à l’étonnant « tour de vis ». Est-ce que par hasard on nous prendrait pour des boulons ?


Evelyne Pieiller