C’est bizarre l’identité. Les politiques, les associations, les engagés nous bassinent avec tout le temps : l’acceptation de telle ou telle, la compatibilité de telle avec telle, et tout le reste. Même chacun d’entre nous, en tant qu’individu, on passe sa vie à se poser des questions, peut-être moins de manière mono-maniaque, mais quand même ; et ce depuis la nuit des temps : qui vais-je, où pensé-je, quand suis-je, etc. Et, évidemment, dans nos sociétés tolérantes, ouvertes et amoureuses, ce concept d’identité est immédiatement lié au principe de respect. Aaaaaah, le respect : l’arme de destruction massive qui contrecarre toute pensée viciée, sentiment méprisant ou idée impure de celui qui aurait décidé d’avoir un avis contradictoire. Alors quoi ? Sous couvert d’une neutralité supposément obligatoire de celui qui n’est pas celui qu’il critique, ou à tout le moins sur lequel il se fait fatalement un avis, et donc qu’il ne PEUT PAS comprendre profondément, intrinsèquement, il faudrait fermer sa gueule ? Et donc on ne pourrait pas dire, parce qu’il faut respecter les autres dans leur essence, que le dernier Leprous, c’est d’la merde ?! Non : faut dire « moi, j’aime pas ». Poli et policé. Tiens, policé, c’est dans l’aire du temps. Ouais, j’ai écrit « aire » ; et alors ?! T’as un problème ?! C’est mon identité orthographique : respecte-moi ! Connard !

Bon, à part ça, non, je ne peux décemment pas dire que le dernier Leprous « c’est d’la merde ». En revanche, clairement, Leprous n’est plus vraiment Leprous comme on le connaissait auparavant. Si le virage plus « light » avait été très fortement amorcé avec leur précédent album, Malina, là, on est en sortie de courbe, on a remis les gaz et on file tout droit vers quelque chose de beaucoup moins rock/metal prog avec des mises en place de dingue et une esthétique qui jongle entre la violence élevée et l’apparente douceur posée. Non : là, on est dans quelque chose de beaucoup plus éthéré, beaucoup moins acide. Les envolées métallisées se font de plus en plus rares, des fois même remplacées par des cordes en surnombre, et la dichotomie que l’on aimait tant entre les phrases brisées et surpuissantes des instruments et les nappes de voix du chanteur a tendance à disparaître. Tout est beaucoup plus lisse : la production beaucoup plus propre et massive que précédemment, dans la lignée des groupes de stade tels Placebo, et d’ailleurs, ça tombe bien puisque le disque a été mixé par Adam Noble, notamment connu pour son boulot avec le trio anglais. Grosse caisse et basse bien en avant et très imposantes, ça envoie du lourd pour vos soirées sur l’A3, toutes fenêtres baisées dans votre R5 tunée et montée en 21’’.

Bon, comme d’habitude, je ne ferai pas dans l’exhaustif ; sachez juste que Observe the Train est sublime et que Aleviate est une bouse tout droit sortie des fantasmes d’un « executive » de major qui ne connaît rien au rock et qui veut se faire du blé en passant le plus souvent possible sur NRJ. Ceci étant, il y a un monde entre ces deux chansons. Du très beau comme du (beaucoup) moins convainquant. De la version électrisée d’une variet’ américaine sur laquelle ne cracherait pas une Katy Perry en période de dépression devant l’Eurovision, et du tendu, du soutenu, avec des guitares ciselées et une batterie qui ne fait plus que « boum-boum ». Et souvent même à l’intérieur d’une même chanson à l’instar d’At the Bottom dont les couplets flirtent dangereusement avec la bande-son d’un mélo des années 80 avant de vous la faire à l’envers avec les refrains et la deuxième partie, devenant ainsi une des grandes chansons de ce disque, dans la plus pure tradition d’un Leprous presque disparu. Par ailleurs, soulagement, deux-trois choses répondent toujours à l’appel : la voix d’Einar Solberg et ses lignes mélodiques merveilleusement accrocheuses (qui, ici, malheureusement, se frottent beaucoup plus souvent que par le passé à du bien peu inspiré, du mièvre, voire du presqu’insupportable - Foreigner) ainsi que les formidables musiciens qui ont fait le succès de Leprous (qui, ici, malheureusement, passent parfois au deuxième ou troisième plan en mode soutien de crooner - I Lose Hope) et leur sens absolu du phrasé mis au profit de compositions brillantes (qui ici, malheureusement…).

Alors, évidemment, ça explose beaucoup moins qu’auparavant et tout ça est empaqueté dans un papier sensiblement plus brillant que d’habitude mais, malgré tout, ses replis harmoniques recèlent encore et toujours cette ambiance inimitable de mélancolie en permanence contrebalancée par le lyrisme absolu d’un groupe qui, manifestement, aujourd’hui, a décidé de ne garder le côté metal prog que par touches (mais quelle touche que la fin de The Sky is Red !) pour assurer le fan service et probablement parce que, le côté The Voice, on s’en lasse, même à petite dose et même quand on le fait soi-même.

Leprous est mort diront certains. Non : Leprous est toujours bel et bien vivant mais il se transforme et si, oui, il n’a pas aujourd’hui fourni l’album que la majorité des fans attendait, Pitfalls est tout de même un TRES bon album de « pop » quelques fois encore un peu énervée, lorgnant parfois même sur le trip-hop, et qui détient en son sein une majorité de vraies belles chansons (Distant Bells) ou, au moins, parties de chansons (Below), que l’auditeur averti saura immédiatement identifier et se repasser en boucle, tout autant que quelques merdes qui ne manqueront pas de séduire un tout nouveau public qui, peut-être, y verra là une porte d’entrée vers un monde qu’il ne connaît pas.

C’est vrai Leprous n’est plus vraiment Leprous comme on le connaissait auparavant.

C’est vrai : Leprous a changé.

C’est vrai.

C’est bizarre, l’identité.