L’air du temps n’est pas à la frivolité. On conscientise. On s’indigne. On déplore. Les jurys et les critiques littéraires aussi. Ils apprécient que l’art s’engage, que les romans témoignent. Mais… qu’ils témoignent de quoi exactement ? C’est là que l’affaire se complique.

Le prix Goncourt 2018 a ainsi été attribué à Leurs enfants après eux (Actes Sud), de Nicolas Mathieu, “le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt”, selon le résumé de l’éditeur : on suit un adolescent au long des années 1990, dans une “vallée perdue quelque part dans l’Est”, où “les hauts-fourneaux ne brûlent plus”. Pour être un peu moins lyrique et un peu plus précis, on dira simplement que l’histoire se passe tout bonnement en Moselle, dans une ville nommée Heillange, transposition assez simple de Hayange. Pour Bernard Pivot, président du jury, “c’est un livre social, c’est un livre français, c’est un livre lorrain, c’est un livre contemporain. […] Il n’est pas fréquent qu’un livre sociétal soit couronné par le Goncourt.” Bien. Français, lorrain, contemporain, certes. Mais il est social ou sociétal ? Plutôt social, sinon même politique, à en croire la presse, et c’est à l’évidence flatteur. Sur fond de silence des hauts-fourneaux, ce qui fut unanimement repéré par la critique, “C’est un livre politique en ce sens qu’il témoigne de ces territoires oubliés des Etats ou de la mondialisation qui, en France et même [le “même” est admirable] ailleurs dans le monde, génèrent rancœurs, frustrations et haine de l’autre. Dans ces coins-là, autrefois, on votait communiste, aujourd’hui on ne vote plus, ou alors bien souvent à l’extrême-droite.” – Libération. Juste pour préciser : Hayange, aujourd’hui passée au Rassemblement National, n’a été communiste qu’en 1945, puis a oscillé entre la droite et le PS, avant de se fixer sur ce dernier, et choisir en 2014 le F.N. Mais si en l’occurrence on peut contester, on a saisi l’idée : « la mondialisation sans frein » — avec frein, ça changerait tout — , ça ne leur réussit pas, dans ces coins-là. D’ailleurs, les fils se savent « condamnés à mener une existence semblable à celle de leurs pères, comme une foutue malédiction » —Télérama. La question sociale (nul ne s’attarde sur la politique) devient un fardeau quasi génétique : si elle crée « l’impossibilité de prendre son envol » — Le Monde, c’est que « de nos pères, on se coltine invariablement l’héritage de classe » —Le Point, sur fond de « hiérarchies sociales jouant à plein » — Télérama. Autrement dit, c’est dur d’être fils d’ouvrier en Lorraine après la casse de la sidérurgie. Oui, et en plus, c’est sans espoir. Le message ultime est simple : rien à faire. Fatalitas ! Vive donc le roman répertorié et vendu comme social, quand il permet de conforter l’opinion que c’est bien malheureux, mais si on nait du mauvais côté, on va y rester… C’est la faute à pas de chance, et « à la puissance des déterminismes » — Marianne.net. Une précision : le roman s’attache principalement, vigoureusement, quasi obsessionnellement, à décrire les élans sexuels de ses jeunes héros, et leur concrétisation.

Thomas B. Reverdy a reçu quant à lui le prix Interallié, pour L’hiver du mécontentement (Flammarion), que le site de l’éditeur présente ainsi : « L’hiver du mécontentement, c’est ainsi que le Sun qualifie l’hiver 78-79, où des grèves monstrueuses paralysèrent des mois durant la Grande-Bretagne. « Voici venir l’hiver de notre mécontentement », ce sont aussi les premiers mots que prononce Richard III, dans la pièce de Shakespeare. Ce personnage, la jeune Candice va le jouer, dans une mise en scène exclusivement féminine. Entre deux tournées à vélo pour livrer des courriers dans un Londres en proie au désordre [ joli…], elle cherchera à comprendre qui est Richard III et le sens de sa conquête du pouvoir. […] elle croisera une Margaret Thatcher encore méconnue [sic : elle est quand même à la tête du Parti Conservateur depuis 1975] venue prendre un cours de diction […] le roman de cet hiver qui a sonné le glas d’une époque et accouché d’un autre monde … etc.

A première vue, il semble que politique et social risquent d’être assez présents. Effectivement. L’auteur n’est pas un tiède. Quelques exemples : « La boîte avait été fondée deux ans plus tôt, à la faveur d’une grève de la poste, et l’idée avait fait son chemin : des messagers à vélo, l’époque était mûre pour ça, c’était écolo et peace comme concept, ça avait un côté hippie ». « On a inventé des slogans : do it yourself, c’est un des cris du punk. Dans quelques années cela deviendra Just do it, et ça servira à vendre des chaussures de sport à des gens obligés de se mettre au jogging pour sortir de chez eux sans voiture. » « Oh oui, l’Angleterre va se redresser. Les banquiers vont se redresser. Les actionnaires et les hommes d’affaires, les assureurs et les courtiers vont se redresser. Toute la City va tellement se redresser qu’on aura l’impression qu’elle bande. Le reste, on va le liquider. Privatisations, faillites en série, licenciements massifs. Ce sera les grandes soldes d’hiver, avant changement de collection. La crise s’installera. Elle deviendra un moyen de gouverner. On vantera les carrières multiples, les hommes à tout faire, les petits boulots, peut-être même le retour des femmes à la maison, le do it yourself, la débrouillardise et le second marché. Les chômeurs seront de plus en plus nombreux. Mais ils seront de droite. » C’est en mai 1979 que Margaret Thatcher devient premier ministre… L’affaire est claire, Reverdy n’entend pas se concentrer que sur les mystères du théâtre. Certains critiques, si, dûment inspirés par une des pistes proposées par l’éditeur. « Thomas B. Reverdy observe les mécanismes de la prise de pouvoir à la lumière de la pièce de Shakespeare » –L’Humanité. Ce à quoi fait écho Ouest-France : « Une réflexion habile sur le pouvoir et sa conquête. » Bernard Pivot salue chez l’auteur « Son adresse à narrer comment une jeune anglaise bien sous tous rapports réussit à s’approprier chaque jour un peu plus le personnage monstrueux de Richard » —J.D.D. D’autres vont plutôt suivre la piste « glas d’une époque »etc. « Thomas B. Reverdy témoigne d’un remarquable talent de metteur en scène dans ce roman qui orchestre l’oscillation entre les menaces et les promesses »— Le Monde. Ou encore : « Le lecteur suit Candice […]. Son parcours dessine une géographie ¬urbaine, sociale, économique de -l’Angleterre, dont les bouleversements sont à l’origine du monde dans lequel nous vivons. » — Télérama. Et si certains s’aventurent à commenter les évènements d’alors, c’est pour souligner « la déshumanisation d’un monde où les êtres tentent de maintenir leur humanité »— Le Point, ou pour regretter que « l’auteur perde un peu en cours de route son héroïne » et « préfère être prophétique » — Libération. En tout cas, il ne semble pas que le roman ait été loué pour sa dimension sociale ou politique… Serait-ce par manque de hauts-fourneaux ? Ou par excès de … « mécontentement » ?

EP