France Inter, pour l’auditeur masochiste, c’est le pinacle. Or il y a quelques jours, au Téléphone Sonne, pour l’émission « Covid-19 : où en est l’épidémie », Pierre Weill invitait Didier Pittet, infectiologue et épidémiologiste suisse, chargé par Emmanuel Macron lui-même de faire un rapport sur la gestion de la crise par le Gouvernement . Quelqu’un de confiance, donc.
On ne sera évidemment pas surpris de l’entendre expliquer que, dans les grandes lignes, ça a été plus que correct malgré quelques ratés, ce qui n’est pas vraiment un souci puisque « dans les tous les pays, il y a des anicroches, il y a des difficultés (…) » 
Du coup, ça va.
Le béotien, le désespéré, le mauvais esprit, et le sectaire, insensible à toute bonne forme de masochisme radiophonique, aura probablement décidé de laisser tomber et d’éteindre. Il aura eu tort.

Alors, évidemment, séquence obligée d’interaction avec les auditeurs : l’épisode des masques. « On n’y reviendra pas » verrouille d’avance Didier Pittet tout en commentant que ça a « largement marqué, malheureusement, la population française, entraînant même une défiance envers le Gouvernement qui est probablement non justifiée sur beaucoup des paramètres de gestion de la crise » Il ajoute par ailleurs que « au fond, le masque n’est qu’un ajout parce que, si on utilise simplement la distance sociale et l’hygiène des mains, ce sont les deux outils pour empêcher la transmission du virus : le masque n’est ajouté qu’en addition, finalement… » Les millions de Français masqués, auditeurs de France Inter, ont dû merveilleusement le prendre, cela va de soi.
Un peu plus tard : « c’est un virus qui va faire partie de notre vie et qui va être un virus commun à partir du moment où nous aurons tous des anticorps pour éviter qu’il ne cause des infections sévères. » Bien. Jusque là, on suit : c’est un virus.
L’autre invité, Frédéric Adnet, Professeur de Médecine d’Urgence, et chef du service des urgences de l’hôpital Avicenne et du Samu de Seine-Saint-Denis, lui, explique que les places en réanimation sont suffisantes en temps normal mais insuffisantes en cas d’épidémie et en profite pour justifier les restrictions diverses telles que le couvre-feu ou le confinement total : « ce n’est pas ça qui va tuer le virus (… mais) simplement ralentir la progression du virus, ralentir sa cinétique, pour que nous, hospitaliers, nous arrivions à gérer un flux de malades qui va, lui, se ralentir, et que nous n’ayons pas à faire ces choix qui seraient catastrophiques, qui seraient d’abandonner les autres malades pour ne s’occuper que des malades Covid, comme nous avons eus en première vague. » On a beau le savoir, s’entendre dire que, quand on n’est pas covidisé, on a toutes les chances de passer en second, ça fait bizarre. On remarquera également que, manifestement, la révision totale du système d’attribution et d’ouverture / fermeture de places, qui se base, rappelons-le, sur le principe de flux tendu (s’il y a suffisamment de malades pour les lits, on garde, s’il y a "trop" de lits, on supprime) ne sera absolument pas remis en question ici. Idem pour le nombre de personnels hospitaliers. Soyons certains que c’est notre côté réactionnaire calqué sur des modèles toujours plus anciens et périmés qui nous crée les légers clignements nerveux de l’œil gauche.
Il ajoute, dans un accès d’optimisme terre-à-terre parfaitement inattendu que, par ailleurs, « la mortalité hospitalière et la durée de séjour se sont effondrées » parce que la maladie est mieux connue et mieux traitée, notamment avec des types de médicament dont l’auditeur, maintenant expert, aura entendu parler de nombreuses fois depuis des mois.

À propos du nombre de « nouveaux cas » journaliers, Didier Pittet reprend et explique que « ces chiffres ne doivent pas nous faire peur outre mesure » car ils sont dus au fait que les Français se font tester en masse et que ce qui est important, c’est le rapport entre ces chiffres et le nombre d’hospitalisations et d’arrivées en réanimation. Ah. L’auditeur masochiste et expert, voit maintenant ses tics nerveux s’amplifier allègrement alors qu’il essaye de comprendre pourquoi diable presque tous les bulletins d’information de France et de Navarre comportent alors de manière étendue nombre de commentaires et sujets sur « l’augmentation exponentielle » du nombre de cas. 
Et pour finir, après l’indispensable question d’auditeur sur le vaccin, on l’entend répondre que : « nous aurons une première génération de vaccins, et puis une deuxième génération, et puis une troisième génération, avec probablement des vaccins qui seront toujours un peu meilleurs. » Relancé par le journaliste, il estime que les premiers seront disponibles d’ici à « six mois » et que, concernant le port du masque, il faudra aller au moins jusqu’à l’été. Puis, s’ensuit, pour notre plus grand bonheur, ce dialogue parfaitement surréaliste entre Pierre Weill, journaliste, et le Dr. Pittet :
« Si j’ai bien écouté ce que vous avez dit, ces vaccins, au départ, ils ne seront peut-être pas d’une efficacité formidable…
- Ils ne seront peut-être pas les meilleurs.
- Ça va progresser au fil du temps…
- Exactement.
- Ça va prendre des années avant d’avoir un vaccin qui nous protège absolument ?!
- Absolument. Mais, entre temps, n’oublions pas que toutes les personnes qui auront été infectées auront développé des anticorps et, ainsi, seront petit à petit protégées et que l’immunité de population, que l’on appelle aussi l’immunité de troupeau (…), ça veut dire la couverture par des anticorps de la population, qu’ils soient dus au vaccin ou dus au virus, lorsqu’elle sera de 60 à 70 pour cent, et bien là, ça ralentira considérablement la transmission du virus et nous n’entrerons plus dans des phases comme celle d’aujourd’hui. »

Le deuxième invité, Frédéric Adnet, reprend et explique qu’effectivement toutes les mesures prises ne servent qu’à « ralentir le virus et non pas à l’arrêter ; (que) ce qui va arrêter ce virus, c’est deux choses : soit l’immunité collective (…) ou un vaccin efficace (…) » Il enchaîne : « Actuellement, on a quand même des doutes sur la durée de l’immunité (après infection par) ce virus et donc par les vaccins. (…) On espère effectivement dans les six mois qu’on aura un premier vaccin qui permettra soit d’arrêter complètement le virus, soit de développer une immunité qui permettra de ne plus faire de forme grave. » « Putain, on n’est même pas sûr de l’efficacité du Graal », est alors tenté de se dire l’auditeur masochiste, expert et maintenant bourré de tics et avec un soupçon de bave au bord des lèvres ce qui, et ça le rassure, n’indique en rien le développement du Coronavirus en lui. Fin de l’émission, le Dr. Pittet : « Rappelons tout de même que c’est la distance sociale et l’hygiène des main qui sont les deux principaux actes qui pourraient totalement supprimer la transmission du virus si on pouvait les respecter tout le temps.
- Totalement supprimer ?! reprend Pierre Weill.
- Totalement. Totalement. »
Et de rappeler que le masque n’a d’intérêt que quand l’on ne peut pas observer les distances et la règle d’hygiène sus-mentionnée. Bref, dans le RER B bondé.

En conclusion : le masque obligatoire dès qu’on met un pied dehors ne sert à rien, le couvre-feu ne sert à rien, le confinement ne sert à rien et le vaccin ne servira pas à grand chose avant des années. Bien. En revanche, comme pour tous les virus, ce qui endiguera l’épidémie, ce sera l’immunité collective.

Que le lecteur me pardonne cet indigeste verbatim mais, qu’il se rassure, il est fini.

Car en dehors de ce double discours pervers qui enjoint de suivre des mesures décrites comme des rustines d’une efficacité de seconde zone, ce qui se pose ici n’est pas un choix de normes sanitaires mais bien un choix de société : quelle est la place de la vie face à un potentiel danger de mort ? Vaut-il mieux vivre dans le danger ou mourir à petit feu d’isolement, d’ennui, de désespoir et toutes autres joyeusetés, mais en sécurité - toute relative tant il est connu que vivre tue ? Parce que si le principe de l’épidémie est un incontournable du scénario du film « grand-guignolesque » de zombies du dimanche après-midi en vogue depuis une dizaine d’années, la vie sous bulle, la suppression de toute imperfection, de tout chemin de traverse, de toute incertitude, elle, est bien présente dans une grande partie de la littérature de science-fiction depuis des décennies. Las, aujourd’hui, force est de reconnaître que, si les zombies et les morts par milliards se font toujours attendre, cette science-fiction, elle, se doit d’être rebaptisée a posteriori et exclusivement littérature d’anticipation, et les dystopies qui y sont décrites en « work in progress ».
Au grand dam du capital, ce qui vit n’est pas exclusivement une somme d’actions et de réactions basiquement chimiques et motrices, et a fortiori, l’humain, c’est un ensemble de choses complexes qu’on appelle les émotions, la réflexion, la raison ou encore la psyché. C’est une capacité à envisager le Beau comme son opposé. C’est une possibilité d’inventer la suite et de ne pas rester coincé sur un présent morose défini et régi par une petite portion d’êtres supérieurs qui savent et qui gèrent. Non, l’être humain n’est pas une machine dont on fait le plein à grand renfort de hamburgers et de coca, juste tant qu’on en a encore besoin, avant de le jeter dédaigneusement tel un produit obsolète créé pour une occasion qui ne se présente plus. L’être humain, c’est la possibilité de l’avenir, c’est la possibilité de la joie et de la fureur, la possibilité des révolutions ; c’est la vie ET la mort.
L’être humain, c’est l’addition de toutes ces choses étranges et incalculables qui créent toutes ces merveilleuses incertitudes qui, elles, constituent son humanité. Le capital, lui, les incertitudes, il n’aime pas ça : les variables, c’est dangereux et, le danger qui n’est pas remboursable par les Etats, ce n’est pas son truc. Et quoi de mieux, alors, pour optimiser le fonctionnement d’un capitalisme toujours plus rentable, que de s’assurer d’une paix sociale à long terme en redéfinissant l’être humain lui-même ? De lui intimer d’être « raisonnable » tout en effaçant la raison, d’être « responsable » tout en supprimant le principe de responsabilité par l’allègre rognage de ses libertés individuelles et par là même de ses qualités intrinsèques de citoyen ? Quoi de mieux ? Plutôt que de prendre du recul, de s’attacher à analyser réellement les chiffres et les cas afin de déployer au mieux tous les moyens disponibles et réagir en conséquence, plutôt que de refuser de verser dans un sensationnalisme malsain, quoi de mieux que de le faire vivre dans la peur, cet être humain, en maximisant l’idée d’un danger insaisissable et inévitable qui ne saurait plus être une des composantes, pourtant réellement constitutive, de la vie elle-même, pour ne surtout pas, surtout pas, lui laisser la possibilité de développer son humanité, et ce, « quoi qu’il en coûte » ?

Dès lors la question peut se poser : toutes ces « mesures », ces « restrictions » sont-elles l’expression de gouvernants d’une incompétence crasse, totalement soumis aux diktats d’une politique libérale supranationale qui continue de faire Loi et terrorisés, tétanisés et pensant réellement, comme les petits enfants qui se réfugient sous les couettes quand un grincement du parquet a tôt fait de se transformer en monstre à six pattes et deux têtes auquel il faut échapper, que c’est en restant planqués, isolés, embullés, que c’est en favorisant un retranchement assassin que tout ça passera, tout seul, quasiment comme par magie, et qui sont suffisamment ignorants pour ne pas savoir qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ? Ce nouveau type d’aliénation, celui qui vous enchaîne à la peur par le danger, cette peur qui, pourtant, ne l’évite pas, le danger, a-t-il vraiment pour but de « vaincre une épidémie » et de retrouver une « liberté », voire « la vie d’avant » ? Ou ne s’agit-il pas, en définitive, de simplement recalibrer le capitalisme et l’ordre social en mettant enfin à genoux, avec un plaisir à peine dissimulé, une population parfois un peu trop bruyante, plutôt que de retrouver « les jours heureux » dont la concrétisation au sortir de la Guerre a coûté si cher aux tenants du capital ? _ Près de trois semaines après d’énièmes mesures toujours plus coercitives sous la forme d’un reconfinement que certains nomment « métro, boulot, et surtout ferme ta gueule », la question mérite effectivement quelques secondes de réflexion.

LdG