« Ta gueule, vieux con ! » Finalement, il s’agit quand même bien de ça, avec ce « Ok Boomer »…

Je fais partie d’une génération perdue. On nous l’a dit ; on l’a cru ; on se l’est dit. Une génération perdue issue de la classe moyenne urbaine, qui ferait des études pour rien puisqu’il n’y a pas de boulot, qui a énormément de mal à se loger, à manger correctement, et qui ne connaîtra jamais le bonheur de se baigner dans les divers cours d’eau limpides avec les petits zoziaux chantant La Mélodie du Bonheur sous un arc-en-ciel divin, tandis que le panier de pique-nique et la nappe vichy attendent sagement sur la rive toute verte d’herbe fraichement mouillée par la rosée du matin : … parce que le monde est trop pollué. Et pourquoi ? Parce que ces connards de vieux ont profité de tout sans penser à nous, ont abusé de tout sans jamais reconstruire ou prévoir l’avenir. Alors évidemment, quand en plus on nous dit qu’il va y avoir un durcissement du système des retraites que, de toute façon, nous savons que nous n’aurons jamais, évidemment, ça fait trop. On rappelle aux vieux, aux baby boomers qui, eux, ne seront pas impactés, qu’on en a marre de payer les pots cassés. Nous, la génération perdue. Ok Boomer ? C’est dit.

Et pourtant, on ne peut pas prétendre qu’on ne se prend pas en main : on est flex, on accepte l’idée d’avoir des parcours professionnels accidentés, pas qu’on ait le choix mais, en même temps, c’est bien : faut savoir s’adapter ; on roule à vélo pour sauver la planète ; on trie nos déchets ; on fume de moins en moins pour préserver notre santé et vivre ultra vieux. On voyage à travers le monde autant que possible pour comprendre les autres ; on défend notre droit à faire la fête ; on bouffe du Netflix jusqu’à plus faim ; on rencontre nos « mates » sur des applications en ligne ; on devient des « social justice warriors » [1] sur Facebook ; on découvre le féminisme et on invente l’écriture inclusive parce que c’est quand même beaucoup plus facile que se battre pour l’égalité des salaires. Et on exploite notre côté créatif à fond. C’est important de s’exprimer, de retrouver ses potentialités profondes. Alors, du coup, on fait des photos hyper belles et hyper retouchées avec nos smartphones hors de prix qu’on met sur les réseaux sociaux dans l’espoir de recueillir du « like » à foison et on fait de de la musique avec nos copains. Faut dire que, pour ça, cette époque est bien : on peut acheter du matos pour pas cher, louer des studios pour pas cher et faire des concerts dans des caf’-conc’… pour pas cher. Et puis là, au moins, on peut s’exprimer sans muselière : on peut faire ressortir la voix de notre génération ! A nous les solos à la Led Zeppelin et le lyrisme dépressif à la Joy Division ! A nous la poésie d’un Gainsbourg, les mélopées douces-amères d’une Françoise Hardy ! Et si jamais on n’a pas envie de s’emmerder à apprendre à jouer d’un instrument, on n’a qu’à passer des disques d’il y a 30 ans en les enchaînant de la manière la plus artistique possible et se trouver un nom cool comme DJ Lavomatic, et roule ma poule. Avec ma veste Adidas vintage 83 aux couleurs de la RDA, m’en vais te fout’ le feu au dancefloor, tu vas voir ! Ah ça, faut reconnaître qu’on n’est pas vraiment inventifs, d’accord… En même temps pourquoi faire, alors que, de toute façon, c’était mieux avant ?! A l’époque des boomers. Eux, à leur époque justement, pas de problèmes pour inventer : pas de soucis d’argent ou de quoi que ce soit d’autre : le chômage n’existait pas, le ciel était bleu et il neigeait à Noël. Et nous aussi, on veut tout ça ! Du coup, on hurle à l’injustice et on réinvente la bataille des générations parce que les vieux nous ont tout pris et, comme dirait Greta, ils nous ont privés de notre jeunesse.

Alors évidemment, on va éviter de penser au fait que dans les années 50 et 60, il n’y avait pas l’eau courante à tous les étages, que les 35 heures n’existaient pas, que les congés payés n’étaient pas tout à fait au même niveau, que rentrer au lycée était un privilège, que commencer à travailler à 14 ans n’était pas rare dans les milieux populaires, que la pilule contraceptive et l’avortement n’étaient pas vraiment développés ou simplement légalisés, que les femmes qui n’étaient pas ouvrières étaient souvent cantonnées à la cuisine. Que 68 n’était pas juste une grosse manif d’étudiants de la Sorbonne qui voulaient dire merde à Papa et baiser tranquille mais d’énormes grèves ouvrières, que la première grosse vague de chômage arrive dans les années 70, et pas dans les années 2000, et que pour profiter parfois des rivières sus-mentionnées, il a fallu se battre aux fil des ans et inventer l’avenir.
Sauf que ça, à ma génération, on a oublié de le lui rappeler. On a oublié de lui rappeler que le vieux n’est pas nécessairement né avec une cuiller sociale en vermeil dans la bouche, que les mineurs crevaient à 60 ans dans le meilleur des cas et que ce que, nous, nous voyons petit à petit disparaître, c’est en partie eux, ainsi que leurs parents et les parents de leur parents, qui se sont bougés comme des beaux diables pour le gagner. On oublie de nous rappeler que nous aussi nous sommes nés sous de bonnes étoiles sociales et qu’on n’a jamais eu à se bouger pour bénéficier de toutes ces avancées, et que c’est le cours naturel des choses que d’avoir les représentants du capital qui veulent démanteler les conquis sociaux (et pas les acquis) qui « entravent le bon fonctionnement du marché ». C’est certain, il est beaucoup plus facile de jalouser une catégorie que se dire que c’est aussi de notre responsabilité de faire en sorte que ça change. C’est plus agréable, on est plus à l’aise et on n’a surtout pas à se remettre en question. Une génération perdue.
Perdue, je ne sais pas. Mais déprimée, c’est sûr ; et elle ne le sait pas toujours.

Cependant, on peut quand même lui reconnaître quelque chose à cette génération de dépressifs, à tout le moins à la fraction qui ne fait pas partie de la startup nation et n’en a que faire d’amasser toujours plus de fric en écrasant « ceux qui ne sont rien » : elle cherche autre chose. Un sens, un supplément d’âme, une raison, on appelle ça comme on veut, mais elle cherche un moyen de justifier son existence. Et on la comprend car, au-delà de la capacité humaine à se poser des questions sur soi et ce qui entoure, se voir présenter une existence sans but autre que satisfaire le patron et le marché dans le cadre d’une société toujours plus injuste à laquelle on ne peut rien faire puisque tout est joué d’avance, ça atteint. On a alors plusieurs cas de figures.
D’abord celui qui décide de se désintéresser violemment de tout ce sur quoi il n’a pas immédiatement la main : la politique, l’économie, le social…, bref tout ce qui fait la vie de la nation (et du monde), et qui ne s’occupe que de sa petite personne et de son entourage en tentant de survivre comme il peut, en serrant les dents, en baissant la tête et en revoyant constamment ses ambitions à la baisse — mais se console en s’épanouissant dans le microcosme cosy qu’il a créé , se contentant des « petits plaisirs de la vie » et s’accommodant des règles qu’on lui impose en dehors dudit microcosme. Lui, trouve par ailleurs que les grévistes font chier.
Ensuite, on a celui qui à l’intérieur de tout ça cherche une cause, un moyen de faire Le Bien. Parce que oui, Le Bien est une des composantes fondamentales de ma génération : une composante parfaitement mystique qui oscille entre la fable du colibri et celle de la toute-puissance. Et entre deux cachetons de MDMA dans une boîte de nuit qui passe de la musique de merde, il milite pour la cause animale, fustige les voitures (en dehors de celle de son chauffeur UBER) et alimente la caisse de dons… pour sauver l’Australie des flammes. Lui aussi trouve que les grévistes font chier. Et rajoute que les vieux sont la cause de tout.
Il y a enfin le sensible, sensible à la condition humaine, celui qui est à fond pour « moraliser le capitalisme », qui trouve que les richesses ne sont pas bien réparties et que l’Homme court à sa perte en détruisant la planète, mais va quand même sauver la démocratie au deuxième tour de l’élection présidentielle parce que « les extrêmes, ce n’est pas possible ». Lui, ne trouve pas que les grévistes font chier « mais estime qu’on pourrait quand même réfléchir à des moyens d’action moins pénalisants pour les gens qui doivent aller bosser ». Et conclue que les vieux sont la cause de tout. Un parfait panel pour le système en place, en somme. Mais, malheureusement pour lui, il y a une nouvelle tendance qui monte : arrêter de s’en laisser conter à longueur de journée.

Car oui, si ici j’ai dépeint un cliché, celui d’une petite bourgeoisie désespérante et désespérée, il m’est impossible de passer sous silence cette vague de politisation, de besoin d’une certaine radicalité qui commence à se faire entendre. Ces jeunes qui se bougent pour leur avenir au lieu de croire qu’il est foutu avant même d’avoir pu exister, qui se renseignent, s’intéressent et se font leur propre avis, quel qu’il soit, plutôt que de choisir dans les discours prémâchés et balisés qu’on a encore une fois tenté de leur fourguer à longueur de BFM. Parce qu’à un moment, même le plus blasé se retrouve obligé de faire un choix : se contenter ou pas ; se laisser insulter ou pas. Et, pour ça, nous pouvons remercier notre cher Président de la République qui, à force de coups de boutoir, de réactions et réflexions méprisantes, de vanité et d’orgueil, a fait en sorte qu’une portion de cette génération a fini par se sentir concernée par autre chose que les koalas et le vélo. A appréhendé le fait qu’il y avait un futur possible si on se battait pour lui. Evidemment, ce n’est pas encore la majorité. Mais c’est un début et, les débuts, c’est toujours réjouissant.

Chers lecteurs, ce papier devait être à la base une chronique à charge mais je ne puis m’y résoudre. Ou alors je ne vaudrais pas mieux que ceux qui ont déjà laissé tomber, et Cigarettes, champagne et dynamite ne serait finalement que le récipient d’une mélancolie inefficace. Ce journal n’a pas été créé pour ça mais bien pour attaquer les cons avec verve et panache, prendre le temps de réfléchir, d’analyser et, surtout, se réjouir ensemble de l’avenir combatif qui nous attend, tous, d’une manière ou d’une autre. Et vu la situation actuelle, ce journal risque de durer encore un peu. Merci Manu.

LdG

[1SJW, justiciers des réseaux sociaux qui passent leur temps à réprimander ceux qui écrivent des choses qu’ils ne trouvent pas bien et qu’ils estiment « stigmatisantes ».