Quoique l’auteur de ces quelques lignes soit particulièrement intéressé par l’Histoire politique son pays, il lui serait impossible d’en toute honnêteté s’arrêter là, surtout à l’aune d’un sujet aussi vaste. Et bien qu’il soit impossible d’en faire une chronique exhaustive, il serait mal venu de ne pas relater ce qui se passe ailleurs, au même moment. C’est pourquoi, cher lecteur, pour cette deuxième partie, nous allons tourner notre regard vers la Grèce. Aaaah, la Grèce, terre de contrastes, berceau de la démocratie, son Pirée, vendu aux Chinois ; son Etat, vendu par Syriza… Sa guerre civile, aussi. Rapide point historique, à nouveau.

1941, fondation du Front national de libération (EAM), organe de résistance populaire regroupant diverses tendances -socialistes, syndicalistes, communistes, etc. qui se soulèvent contre l’occupant nazi. Fondation aussi de l’ELAS, l’Armée populaire de libération nationale, dominée par les membres du KKE, le parti communiste grec. Rien que de très classique dans ces temps troublés somme toute… à une petite différence près : l’Eglise Orthodoxe soutenait les résistants. Ainsi, l’on retrouvait popes et moines qui défilaient avec les résistants, les aidant à lire, écrire, communiquer et, pour couronner le tout, six évêques faisaient même partie directement de l’EAM. Dans les campagnes surtout, où les traditions étaient encore les plus ancrées que dans les villes (mais tout de même), le symbole était d’une importance capitale et, ça, les communistes l’avaient bien compris, fustigeant ainsi les sociaux-démocrates laïcs et assistant même fréquemment aux messes, tout communistes convaincus et affirmés qu’ils étaient. De la même manière, quoique l’immense majorité des citoyens avait acquis des idées et des réflexes de gauche depuis l’occupation et les divers épisodes de famines et autres privations et spoliations, les communistes de l’ELAS se gardaient bien de diffuser la dialectique marxiste à tout va ou de porter l’étoile rouge sur le costume, étant entendu que cette même immense majorité ne souhaitait absolument pas redéfinir le système de propriété et renoncer à la petite : la leur. Néanmoins, tout au long de la guerre, l’ELAS ne cessa de repousser mussoliniens, nazis, et gouvernants collaborationnistes qui ne réussirent jamais à contrôler tout le pays, au point-même de se voir « privés » de la Macédoine occidentale où l’ELAS mit en place de nombreuses réformes sociales où les femmes, s’extirpant ainsi de leur condition première, jouèrent un grand rôle : conseils de villages (avec l’aide des popes justement), cours de justice, organismes d’assistance sociale, écoles, etc. Longtemps soutenue par les Anglais, l’ELAS fut aussi à la base de grandes avancées militaires, notamment avec la destruction du viaduc Gorgopotamos par lequel passait le ravitaillement de Rommel en Afrique du Nord. Mais les Anglais finiront par se retourner et arrêteront de financer l’ELAS, lui préférant alors l’autre versant de la Résistance grecque, non-communiste, la Ligue nationale démocratique grecque et, alors que le partage de l’Europe, comme mentionné plus haut, était fait par Churchill et Staline, la perfide Albion à laquelle 90% de la Grèce avait été attribués, envoie l’armée en octobre 44, après la retraite nazie, et exige le désarmement et la dissolution de l’ELAS qui, quelques mois plus tôt avait pu former un gouvernement grec clandestin, et qui, de fait, devenait un peu trop prégnant et un peu trop organisé à leur goût. Mais l’EAM et l’ELAS, maintenant bien équipés des armes récupérées sur les Allemands et les Italiens et n’ayant pas l’intention de se laisser faire, repoussent les Anglais et finiront par prendre la quasi-totalité du territoire continental.

Cette première guerre civile s’achèvera à la suite de la Conférence de Yalta, en 45, lorsque Staline leur demandera d’accepter la trêve. Des élections furent donc organisées mais dans un climat de terreur tel que certains partis refusèrent même de s’y joindre. Ainsi, Márkos, le nouveau chef de l’EAM-ELAS parti se réfugier avec ses hommes dans les montagnes, acculés par les milices de droite mais soutenus par Tito (11), dirigeant communiste de Yougoslavie qui fournissait armes et ravitaillement, établit un gouvernement révolutionnaire communiste à Konitsa, en Epire, dès septembre 46, et formera un peu plus tard une Armée démocratique de la Grèce. Mais alors que la guerre froide débutait et que les Alliés commençaient à se combattre mutuellement, Staline, insista pour que la trêve soit rompue ; les combats font rage. Nous sommes en 47, l’armée royaliste du Roi Georges II, revenu quelque temps plus tôt de son exil, et les milices d’extrême droite, avec le soutien des Etats-Unis de Truman, s’associent alors pour faire tomber les communistes de l’Epire. La guerre civile redouble dès lors d’intensité et prend une dimension internationale, engageant très clairement une nouvelle étape dans les débuts la guerre froide. Pendant près de trois ans, l’Epire et la majeure partie de la Macédoine occidentale ainsi que la Thessalie et la Macédoine centrale, resteront le territoire de la République communiste de Konitsa. Le reste de la Grèce, lui, sera, malgré quelques endroits de résistance dans les grandes villes, un Royaume anticommuniste. Nous sommes en 48, Márkos décide de transformer la guérilla en armée offensive contre l’armée et le pouvoir royaliste d’Athènes. Malheureusement, les partisans n’étaient pas suffisamment préparés et le terrain pas suffisamment dégagé, et ils n’obtinrent pas suffisamment d’aide de la population alors que Tito, refusant l’allégeance absolue à l’U.R.S.S., était exclu du Komminform (12) par Staline qui fermera les frontières et empêchera ainsi, par ruissellement, tout ravitaillement yougoslave à destination des camarades grecs. Nous sommes en 1949, le guerre civile s’arrête ; les communistes ont perdu.

Après ce tout petit circuit historique d’une folle gaité, admettons-le, et pendant lequel nous n’avons évidemment pas mentionné la révolution russe d’octobre 1917 pendant laquelle les Bolcheviks, menés par Vladimir Ilitch Oulianov dit Lenine, prennent le pouvoir et en terminent avec le pouvoir bourgeois, collectivisent les terres, créent des comités décisionnaires de travailleurs, ouvriers et paysans, les soviets, socialisent les moyens de production, salarient les artistes, éduquent les masses et dessinent une société nouvelle, avant de se retrouver avec Staline, le monde entier contre eux , la deuxième Guerre à la porte et, à la suite, embargos, propagande, déstabilisation, etc., bref la guerre froide ; pendant lequel nous n’avons pas évoqué Salvador Allende, élu démocratiquement par le Chili en 1970, nationalisant les banques, les mines de cuivre, rendant l’éducation gratuite, étendant la sécurité sociale, augmentant les salaires et gelant les prix des produits de première nécessité tout en mettant en œuvre la réforme agraire qui dépossédera quelqu’immenses propriétaires terriens de 10 000 000 d’hectares de terres agricoles au profit de 100 000 familles de paysans, avant de se retrouver avec les américains sur le dos, des grèves paralysant le pays entier montées de toutes pièces par ces premiers, avec des attaques incessantes et couronnées de succès des mêmes américains sur son économie, des pénuries fabriquées et une opposition de plus en plus forte parce que financée par l’Oncle Sam, encore lui, en personne, et Pinochet, chef des armées, qui le 11 septembre 1973 prendra d’assaut le palais présidentiel à grand renfort de bombes tirées depuis le ciel et deviendra le dictateur du Chili jusqu’en 1990. Nous n’avons pas non plus parlé du Vietnam ou de la Chine parce que je n’y connais rien et que, de toute façon, aujourd’hui, les deux sont dans un modèle d’économie libérale affirmé. Nous n’avons pas non plus parlé de Cuba qui, là aussi, commence à s’ouvrir au libéralisme économique après des décennies d’assauts américains répétés. Non, ce dont nous avons choisi de parler, c’est simplement de deux exemples qui, en Europe, à cette période-là, tumultueuse et pourtant pleine d’espoir, symbolisent la question que tout marxiste s’est un jour posée, de Karl à celui qui naîtra peut-être demain : l’urne ou la kalachnikov ? Et parce qu’une question ne vient jamais seule, d’autant plus à une époque où la démocratie validée et tamponnée semble rencontrer de plus en plus de difficultés à représenter la majorité : au regard des modèles et des exemples que l’Histoire comporte, y a-t-il seulement un avenir (réellement) marxiste et pérenne possible ?

Evidemment, l’auteur de ces quelques lignes ne s’aventurera jamais à offrir une réponse toute faite à ses lecteurs, ni à la question de la possibilité, ni à celle de la manière ; car il appartient à chacun de former son opinion et, potentiellement, l’envie qui en découle, pour trouver les moyens concrets de formellement y répondre.

LdG

(11) Et pas par Staline qui respectait le pacte de répartition fait avec Churchill (12) Organisation centralisée du mouvement communiste de 1947 à 1956