Interview réalisée par téléphone, le 31 octobre 2020.

Gilles Tandy est « rentré dans les sixties » il y a peu. A cet âge-là, on peut avoir tendance à se demander si on n’est pas devenu « un vieux con » quand on gueule contre le cycliste qui « regarde un film sur sa tablette » en roulant à fond de balle, manquant de renverser tout ce qui passe à sa portée. Les jeunes, eux, ne se demandent jamais s’ils sont des jeunes cons et ont souvent tendance à répondre par l’affirmative à la question que se posent leurs ainés. Au moins, en partie. Car même si une certaine défiance à l’égard de ceux qui ont l’argument de l’âge comme preuve d’une sagesse et d’une connaissance avancée est toujours d’actualité, elle est aujourd’hui également contrebalancée par l’impression que les vieux ont connu et portent l’idée d’une vie plus simple, plus riche, plus inventive, plus excitante et plus libre ; une époque désirée et perdue ; l’âge d’or vintage.

On est dans la deuxième moitié des années 70. Les conséquences du premier choc pétrolier écrase toujours la population américaine, l’Angleterre est aux abois, le chômage est un incontournable. En France, l’effervescence hippy bourgeoise de 1968 semble loin et les règles d’austérité budgétaires commencent à arriver. Quand il découvre le punk, Gilles est déjà acquis à la cause du Rock’n’Roll : il écoute les New-York Dolls, les Stooges, a « tous les disques des Kinks » et « connaissai(t) (tout ça) sûrement mieux que ceux qui disaient l’avoir vécu ». Il a plus ou moins 17 ans, il vit en province, il a des potes, s’emmerde poliment, et le cliché de la rock star, des gens inaccessibles, sans grand intérêt en dehors de la musique qu’il font, « qui roulent en limo et se bourrent de coke » ne le fait pas rêver du tout. Mais quand les Pistols créent leur tsunami sur la Tamise, quand les Clash gueulent du fond d’un garage ou quand Jean-Jacques Burnel des Stranglers arrive en t-shirt-résille, bref quand tous ces jeunes qui « ne savaient pas jouer comme les ‘’trucs de qualité’’ », comme on disait dans l’industrie du disque, font leur entrée fracassante, tout d’un coup, l’univers ouvre ses portes. Des gamins, comme lui, comme ses potes, de l’âge de son frangin, pas tirés à quatre épingles, ne jouant pas aux virtuoses et qui emmerdent les vieux : enfin ! La suite logique ne se fit pas vraiment attendre puisque dans les mois suivants, il prenait le micro et co-fondait avec deux potes des Dogs, groupe de rock local montant, et son frangin, Eric, Les Olivensteins.

Mi-78, le groupe commence les concerts, enchaîne les titres blagueurs comme Pétain, Darlan, c’était le bon temps ou Patrick Henry est innocent, se forge un début de petite réputation aussi bien en province qu’à la capitale. L’année suivante, le groupe enregistre un 45 tours de trois titres (Fier de ne rien faire, Euthanasie, Je suis négatif), qui sera le seul, d’ailleurs, et dont un des titres (Euthanasie) sera assez régulièrement diffusé par Patrice Blanc-Francard, sur Inter. Les 2000 exemplaires du disque se vendent à vitesse grand V et tout va pour le mieux dans le meilleur des petits mondes du punk hexagonal. Mais, évidemment, tout ça ne peut durer éternellement et même si Barclay est très intéressé à l’idée de les signer pour un premier « vrai » album, les attaques répétées du médiatique Docteur Olivenstein [1] (dont ils ont repris moqueusement le nom) et celles des RG qui n’aiment pas trop cette bande de jeunes anarchistes dont le sens de l’humour leur était complètement étranger font capoter tout ça et, du coup, et bien, ça s’arrête. Nous sommes en 1980.

Comme Gilles Tandy le dit lui-même : « on est arrivés après la première vague et on est s’est arrêtés avant la deuxième. Dans le ressac, en fait. » Il faut bien dire qu’entre les ‘’punks’’ parisiens qui se vantaient dans leurs costumes et leurs crêtes risibles d’avoir « passé la soirée au Gibus et fini la nuit aux Bains » et les skinheads qui faisaient leur entrée en prenant au premier degré les paroles du groupe (« en même temps, demander à un skin de comprendre quelque chose, c’est quand même délicat »), il faut avouer qu’il ne restait plus grand chose d’attrayant dans ce mouvement éclair qu’ils se sont « pris comme une vague » ; ce truc qui finalement était juste une expression des désirs d’une partie de la jeunesse, de leur jeunesse, à un moment précis.
En 2013, le groupe se reforme.
En 2016, il est bardé de nouvelles compositions, commence à reprendre les tournées et va même enregistrer son premier album l’année qui suivra. Ils sont cultes.

Le punk est culte.
Cette sauvagerie, cette crasse, cette grossièreté.
Ca fait bander l’bourgeois.
De loin.
Sauf s’il est griffé des meilleurs marques de couturiers.

Mais ce que la majeure partie de la société a retenu, « le grotesque de cette deuxième vague », Gilles, lui, c’est en partie ce qui l’a fait arrêter. Ce qu’il aimait, et aime toujours, là-dedans « c’est le côté éphémère », à l’inverse d’un truc « comme les hippies » qui veulent impérativement continuer, quoi qu’il en coûte. Ce qu’il aimait dans le punk, à cette époque, ce n’était pas la mode, pas le côté ‘’engagé’’ : c’était d’être face à d’autres gamins, comme « les Buzzcocks qui reprenaient Beefheart », qui, finalement étaient des mecs comme eux, des dingues de rock, à un moment où celui-ci était gainé au dernier degré et où ce nouveau mouvement musical faisait voler le corset en éclat. Alors, évidemment, aujourd’hui, faire du ‘’tika-tika-tika-tika - oï-oï-oï’’, ce n’est pas trop son truc. Non seulement parce que « l’esthétique oï, on a toujours détesté ça » mais aussi parce que ça fait quarante ans qu’il écoute « toujours la même musique », celle qu’il écoutait quand il était jeune et que, quand il chantait « Vite vite vite y’a encore une fuite / Que le médecin colmate / J’vous f’rais sombrer à coups d’savates / Dans le lit maculé / Vite vite vite l’état empire vite /Y’a longtemps déjà / Que je vois venir le trépas /Et sonner le glas / Euthanasie papy, Euthanasie mamy / Votre calvaire est fini. », il « continuai(t) à écouter les Byrds et Dylan » ou « le Feelgood et le premier électro » et pas exclusivement les Rust ou les Dead Kennedys.

De fait, aujourd’hui, quand on va voir Les Olivensteins en concert, on ne se retrouve pas face à un groupe de vieux punks sur le retour mais à de beaux sexagénaires, en chemise, qui tiennent très bien le plateau et jouent un rock’n’roll très bien foutu et de belle tenue. En revanche, dans la salle…
Passés les trentenaires curieux qui disent « on pensait voir un groupe de punk mais, en fait c’est pas ça », les amoureux de rock ou les gens là par hasard, comme dans chaque concert, on retrouve aussi les vrais. Les purs. Ceux qui portent le punk en étendard. Ceux qui vont voir Les Olivensteins comme « un pèlerinage ; Lourdes sans Lourdes ». Ceux qui détestent tout ce qui s’est fait après 82, qui « se retrouvent à gueuler de la même manière » que les vieux de l’époque qui gueulaient contre « les sales gamins » et leur musique de merde avec pour argument principal que, quand même « c’est pas les Beatles ». Ceux qui arborent le punk comme un badge d’intégrité quand Les Olivensteins, eux, ont toujours revendiqué le fait « de ne pas avoir de frontières ». Ceux qui, finalement « viennent voir leur propre jeunesse » quand Gilles clame haut et fort que « ça (le) fait chier d’être lié à une époque » et que, vraiment, « le côté révolte juvénile à 60 ans, (il a) du mal » .

Alors, évidemment, aujourd’hui, comme à peu près tous les musiciens, Les Olivensteins sont en stand-by, dans l’attente des autorisations de réouvertures des salles et de l’ouverture d’autres, remplaçant celles de leur réseau qui ont été obligées de glisser la clef sous la porte. Mais après trente ans de pause, ce ne sont pas quelques mois d’arrêt forcé qui les empêcheront de continuer à « faire ce qu’(ils veulent) faire et faire ce qu’(ils savent) faire. » Parce que cultes ou pas, punk ou pas, vieux cons ou pas, quoi qu’il arrive : « une fois qu’on s’y remet, les choses reviennent vite. (Et ça lui) fait pas peur du tout ».

Isaac Supertone

[1fondateur du centre Marmottan pour les toxicomanes