C’est arrivé à tout le monde, cette excitation certaine, ce contentement assuré et ce pas qui s’accélère de pair avec celui du rythme cardiaque à l’approche de la salle de concert dans laquelle on va voir ce groupe dont on écoute les albums en boucle depuis quelques temps déjà. Enfin, on va le voir en vrai, on va le voir version concert ; on n’en peut plus de plaisir. On a bravé la pluie, la fatigue, le froid, la première partie et l’attente et, enfin, les lumières s’éteignent à nouveau, laissant la place au groupe tant espéré. En une fraction de seconde, l’électricité parcourt la salle et les amplis brûlants. Ca y est, ça démarre : bonheur ! Le premier morceau, un des tubes qu’on connait par cœur, fait hurler un public en délire et sauter les plus en forme ; puis ça enchaîne sur un autre gros morceau qui rassemble les foules ; puis un troisième… Et malgré cette joie que des semaines, parfois des mois, d’attente, ont contribué à rendre encore plus intense, on finit par se rendre compte qu’on a moins envie de chanter, que le besoin de sauter se fait moins impératif et que même battre la mesure du pied n’est plus un irrépressible mouvement. « Dedieu, ça s’traine ! », se dit-on, alors. Place à l’ennui et à la déception.

Franz Ferdinand, dès 2004 avec son formidable premier album, éponyme, fracasse la scène de la britpop avec sa bonne humeur et son énergie juvénile au service de compositions enlevées et scintillantes, et devient la sensation de l’année. Dès 2005, « You Could Have It So Much Better » enfonce le pieu et les tournées, toujours plus grosses, s’enchainent au rythme des Zénith et des Arenas. Mais Franz Ferdinand fait partie de ces groupes qui, malgré leurs indiscutables qualités sur disque, ne font absolument pas le poids sur scène. Alors quoi ?! Quoi ? Bienvenue dans le monde merveilleux de la production.

La création d’un disque se découpe en plusieurs étapes. Evidemment, la composition et l’enregistrement de morceaux constituent la base du matériel mais, à la différence d’un concert qui n’a besoin que de la restitution de la musique par les musiciens, elle fait entrer en jeu un paramètre qui lui est propre : la production. Qu’est-ce que la production, donc ? C’est ce qui va graver l’identité stylistique et sonore de la musique d’un groupe à un moment m : celui de l’enregistrement. Du type d’arrangement (la basse rentre à un moment précis du morceau, par exemple) au type de guitare utilisé sur telle chanson ou encore le son de la batterie sur l’ensemble de l’album. De l’ajout d’un clavier au traitement des voix. Des effets qu’on rajoute au type de studio dans lequel, voire lesquels, on va enregistrer tel morceau ou tel instrument, la production, indispensable, est un ensemble de techniques qui vont permettre de forger une personnalité individuelle au disque. Et ce qui fait l’immense qualité de ce quartette (maintenant quintette) d’Ecossais fondé en 2001 à Glasgow, quand on lance le disque, c’est ça : sa production.

Il y a plein de types de production : de celle qui est too much avec des effets partout, des trucs strictement irréalisables sur scène à moins de doubler le nombre de personnes sur celle-ci, à celle, très discrète, qui se contente de mettre en valeur les compositions. Et toutes les autres au milieu ; il n’y a rien ou presque d’impossible avec les techniques modernes. Celle choisie sur les albums de Franz Ferdinand fait donc partie de cette catégorie des discrètes, voire des timides, qui se contentent de permettre à l’auditeur d’entendre correctement le jeu du groupe et de maintenir ses sens en éveil par quelques petits « trucs ». Ou du moins, c’est ce qu’il paraît au premier abord. Parce que, à bien y faire attention, c’est un peu plus recherché que ça.

Franz Ferdinand, ce n’est rien qu’un groupe très classique : deux guitares, une basse, une batterie, un chant et des chœurs que viennent rejoindre des claviers (plus présents dès le deuxième album) et qui envoie de la compo simple et efficace, extrêmement cadrée, comme le demande le genre, qui balance correct, entre pop et puissance un tantinet punkisante parfois, groovisante d’autre fois, du genre un peu toujours pareil ou presque. Et manifestement, c’est revendiqué tant, finalement, le principe ne change que peu au fil des albums. Un son chaud aidé par l’enregistrement sur bande, un esprit « live », très peu d’effets extérieurs ; ça passe tout seul, on a l’impression d’entendre le groupe chez soi. Ou dans un bar. Ou une petite salle de concert… Dans un sous-sol ? Une cave ? Un studio ? En fait, on a beau se poser la question, on n’en sait rien. Vraiment rien. On sait que ce n’est pas dans un stade qu’on les entend : c’est trop chaud et trop proche mais c’est tout.

Car Franz Ferdinand, à travers ses divers disques, a réussi à faire quelque chose d’assez spécial : créer un espace (je dis bien un espace) complètement artificiel ; un espace qui n’existe que sur leurs enregistrements. Si on ne sait pas où ils se trouvent c’est qu’ils jouent en permanence sur des détails qui leur permettent de contrôler à chaque instant leur environnement en s’appuyant pour ce faire sur le principe de l’assemblage des opposés. Que ce soit l’opposition entre l’ouverture très large de la « scène sonore » (quelle place prend chaque instrument dans vos enceintes) grâce aux possibilités de spatialisation offertes par la stéréo, avec la basse, la batterie et les voix au milieu, et les guitares qui jouent les satellites, une de chaque côté, et le côté hyper « tight », hyper rassemblé et resserré qui saute aux oreilles dès la première écoute. Que ce soit celle entre des compos très directes et le jeu sur les dynamiques de production (par exemple on mixe moins fort l’intro et on traite différemment le son de la batterie en ne gardant que le son des micros mis dans la pièce dans laquelle elle est jouée, beaucoup plus brut donc, pour donner un effet massif dès l’entrée de la basse dans le grave, moment à partir duquel les micros qui captent la batterie de manière beaucoup proche que ceux de la pièce reviennent en course et où le volume général est remonté, comme c’est le cas sur la chanson « Do You Want To » ; intro qui globalement « fait » la chanson). Que ce soit avec l’opposition, encore, entre le côté frontal et naturel des voix et leur traitement très précis au niveau de la compression (qui permet de limiter les effets de dynamique naturelle - le fait qu’on ne peut pas avoir toujours la même puissance et la même amplitude sur chaque syllabe de chaque mot à l’intérieur d’une même phrase et qu’on cherche donc à lisser) et les reverbs (effet qui permet de jouer sur la longueur d’un son, donner l’impression d’être dans une boîte en carton ou une église par exemple) qui, utilisées très légèrement ici, permettent de les épaissir un peu et les rendre plus soyeuses, ces voix. Ou encore entre le côté « lo-fi » (son de « mauvaise qualité ») de la batterie et le nombre d’effets qui lui sont appliqués pour arriver à ce côté-là. Et puis, évidemment, l’opposition entre le jeu sur les guitares qui virevoltent un peu partout et qui prennent très fréquemment le rôle de pièces d’enrichissement musical, et ce qu’on entend en premier, ce groove violent du combo basse-batterie-voix, hyper carré, et ces mélodies entêtantes. Tout est fait pour créer un espace qu’on ne pourra jamais retrouver ailleurs ; un espace qui n’existe pas : celui d’un groupe qu’on ne rencontrera jamais.

Franz Ferdinand, de par son immense talent à se créer sur disque un son, une identité et un espace sonore propre, a réussi à faire danser et crier des millions de jeunes gens à travers le monde avec des titres comme « Take me Out », « Do You Want To », « No You Girls » ou encore « Love Illumination », et ça, personne ne pourra leur retirer ; d’ailleurs on les en remercie à chaque fois qu’on se remet un de leurs disques. Mais cependant, du fait, pour y arriver, d’avoir besoin de contrôler aussi impérativement cet espace sonore sus-mentionné, avec son obligation essentielle d’épurer, l’impossibilité ou presque qu’elle apporte de rendre tous les artifices de la « formule disque » au public, ou encore les aléas physiques et naturels tels le vent ou la disposition des enceintes de façade, la « formule concert », malgré quelques (parfois touchantes) tentatives d’adaptation à l’exercice d’Alex Kapranos, le leader du groupe, nous laisse finalement avec une toute autre réalité : un groupe dépourvu de tous ses très intelligents mais néanmoins indispensables artifices ; le Franz Ferdinand brillant du disque a disparu et ne reste que celui dont les compositions ne sont, à l’arrivée, que de bonnes, voire très bonnes pour certaines, petites chansons du genre qu’on entend au pub du coin, le samedi soir… quand on a un peu de chance.

LdG

A écouter : les trois premiers albums.