Le black metal, a fortiori norvégien, le premier, le vrai, de la fin 80, début 90, dans l’noir et la neige, les forêts de conifères et les loups, a toujours eu une mauvaise image : les églises qui brûlent, les assassinats entre amis et les insistantes références au nazisme qui ont émaillé les premières années d’existence de la scène , ça n’est jamais très bien passé auprès du grand public. Parallèlement, les peintures de guerre sur les visages, les bracelets à pique, les grosses épées et les mecs habillés à la mode médiévalo-viking en train de se geler les couilles dans la neige en faisant bien attention à avoir l’air méchant et mystérieux pour la photo, ça détend un peu l’atmosphère. L’image de grande bouffonnerie au satanisme de kermesse achève la possibilité de prendre tout ça bien au sérieux… au grand dam des plus convaincus. Mais en dehors de tous ces considérations presque superficielles, finalement, ce qui coince surtout, la plupart du temps, quand il s’agit de faire écouter du black à un néophyte pas particulièrement préparé, c’est qu’ça gueule ! Que ça ne joue pas dans la finesse ; que tout est criard et doublé d’un côté bande-son de série Z des années 50 et que, si on n’est pas dans l’ambiance vampires et chauves-souris, en plus de se sentir agressé, on s’emmerde sec. Il faut reconnaître que c’est souvent d’un lyrisme assez restreint et d’un goût étriqué. Ou l’inverse.

En même temps, il faut également reconnaître que quand t’as 20 ans, en Norvège, au début des années 90… Non, concrètement on peut comprendre l’attrait pour le nazisme, la violence et l’alcool : faut faire quelque chose pour se sentir exister, sinon, on se flingue ! Tiens, comme le premier chanteur de Mayhem, justement, groupe pionnier du genre (et toujours en activité), qui s’est fait éclater la caboche à coup de fusil. Alors pour oublier tout ça, on gueule au dessus de guitares ultra saturées en d’une batterie qui essaye souvent d’aller vite. Et puis après, on retourne à l’école parce qu’il ne faut pas oublier qu’on est des gamins de bourgeois, en Norvège, au début des années 90. En bref, le black : une musique de petits cons dangereux qui s’emmerdent. Ainsi résumé, on aurait pu penser à un avenir de courte durée, strictement localisé, et qu’à la faveur d’un pentacle en feu, mal maîtrisé, lors d’une énième réunion pour invoquer les forces de Baal, le sort de ces petits branleurs allait être réglé… Mais non : l’incendie d’une église du XIIe siècle, par certains de ces bandes de petits voyous désœuvrés, leur offre une couverture médiatique nationale et une pub démente au point d’amplifier l’excitation déjà quelque peu présente dans le reste de l’Europe, dans des milieux certes toujours confidentiels mais néanmoins actifs. On aurait pu également imaginer, voire espérer pour les plus hostiles, que l’écoute d’une palanquée de disques à la production pourrie et globalement identiques, à l’exceptions de quelques-uns, aurait fini, l’excitation passée, par générer un ennui tel à l’auditeur qu’il se serait immanquablement détourné du genre, laissant ainsi le black sombrer enfin dans l’oubli. C’était sans compter sur Emperor.

Soyons clairs : Emperor a fait de l’effet. Beaucoup d’effet. Fondation en 91, premiers EP en 92, du black, chiant ; normal. Mais vient l’année 94 et son « In The Nightside Eclipse ». Et là, pour les plus ulcérés, c’est le drame. On rajoute des claviers, des sons de trompettes, des samples de vent dans les montagnes, des chœurs, on monte le niveau technique et celui des reverbs… le pont entre Wagner et le metal est définitivement fait, la puissance lyrique explose le plafond, Ihsahn, le leader, est charismatique et toujours vivant, à l’opposé de celui de Mayhem, Euronymous, qui est assassiné quelques mois plus tôt par son bassiste (ouais, ça ne blaguait pas, dans ce groupe), le succès (d’estime) est immédiat : on a inventé le black metal symphonique ; le monde du metal ne sera plus jamais le même et le black sera un style avec lequel il faudra dès lors composer. On aurait pu se dire, voire espérer pour les plus réfractaires, que lors de l’incarcération du batteur pour meurtre avec préméditation, le groupe allait disparaître une bonne fois pour toute et que, pour les plus teigneux, nous allions enfin pouvoir admirer la descente aux enfers d’un genre arriéré. Que nenni ! Ils embauchent une brute, Trym, pour remplacer l’assassin et sortent, en 97, « Anthems to the Welkin at Dusk », plus puissant, plus violent, plus technique , mieux produit, moins « cliché », hyper moderne (carrément bordélique, aussi) : succès immédiat, à nouveau, et le son d’Emperor, son style mélodique, rythmique et harmonique inégalable est définitivement gravé dans le marbre par Thor. Bon. Deux ans plus tard, « IX Equilibrium ». En général moins apprécié que son prédécesseur toujours considéré par la majorité comme le meilleur disque du groupe -chose que personnellement, je n’ai jamais comprise, « IX Equilibrium » retourne à quelque chose d’un soupçon plus crade dans l’esprit des compositions, plus cadré, plus compact et étouffant, plus mature, un peu plus dans la ligne de leur premier, toute proportion gardée, tout en restant incroyablement moderne avec un son qui s’éloigne petit à petit des codes auto-imposés du « true black » (black metal originel), ce côté progressif que le groupe a instauré dans leur album précédent et, pour couronner le tout, des chansons plus « chantables » que leur précédent opus. Comme si le groupe avait réussi à enfin faire sienne la recherche qu’il avait entamée avec Anthems quelques années plus tôt et faire le pont avec leur premier album. Le succès, ce coup-ci, n’est pas au rendez-vous. Arrive enfin 2001, l’année, bénie pour les plus agressifs, où Emperor annonce enfin sa fin… et un dernier album, Prometheus : The Discipline of Fire and Demise qui, paraît-il sera plus virtuose que jamais, un peu plus alambiqué, plus varié et encore plus libre. « PU-TAIN !!! MAIS ON NE S’EN SORTIRA JAMAIS !!! », éructent les plus haineux.

Ce coup-ci, exit l’acolyte de toujours, co-fondateur du groupe, Samoth, Ihsahn fait tout sauf la batterie, toujours confiée à Trym, et quelques lignes de guitare qu’il laisse tout de même à son ex-partenaire. Ca commence par une nappe de clavier légèrement anxiogène, un sample de vent, quelques mots ; puis arrive un clavecin. Voilà. Et ça va bientôt faire vingt ans que je l’écoute en boucle. Je ne sais pas si « ON ne s’en sortira jamais » mais, pour moi, c’est clair que c’est mort. Tiens, c’est une bonne phrase de fin, ça, pour le plus grand disque de black metal du monde…

LdG