Faut pas fumer, c’est mal. Faut pas trop boire, c’est mal. Faut pas rouler, c’est mal. Faut pas faire trop de bruit, c’est mal. Faut pas se marrer, c’est mal. Faut pas gueuler : ça aussi c’est mal. Alors, évidemment, comme pour tout, il y a des exceptions : on peut fumer le cigare parce que, ça, c’est classe ; on peut déguster des grands crus, parce que, ça, c’est classe ; on peut « cruiser » en Tesla, parce que, ça, c’est classe ; on peut ouvrir des boîtes de nuit « select », parce que, ça, c’est classe ; on peut rire aux blagues irrévérencieuses de chroniqueurs radio du service public, parce que, ça, c’est la démocratie, et on peut dire que « le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler », parce que, ça, c’est le bon sens - et d’ailleurs ça te mène à la Présidence de la République ; comme quoi… Mais malgré toutes ces interdictions et ces appels constants à la bienséance, l’un des hommes politiques préférés des Français, et de manière presqu’atavique, c’est Jacques Chirac et ses trois paquets par jour, son pinard à l’Assemblée, sa Peugeot 605, sa truculence, ses blagues pourries et son légendaire « et mes couilles » balancé en pleine gueule de la plus grande représentante du néo-libéralisme de la fin du XXe siècle : Margaret Thatcher. Nicolas Sarkozy avec ses valda libyennes, son sarcasme assassin et son « casse-toi pauv’ con » arrive également en excellente position.

Bien sûr, cette amitié française n’est pas réservée aux hommes ouvertement de droite, et le meurtri Nicolas Hulot, ancien Ministre de l’Ecologie, ainsi que Ségolène Royal qui le précédait lors de la présidence Hollande, reviennent également régulièrement sur les marches du podium pour disputer la place à Monsieur Jadot, le nouveau porte-étendard de l’écologie française. Parce que ça, l’écologie, c’est bien. C’est LE Bien, même. Et LE Bien, ce n’est pas contestable. Mais qui pourrait être contre ? Franchement… Sauver les ours polaires et leur banquise, les petits oiseaux tout mignons, les abeilles indispensables à la pollinisation, les arbres et l’air qui va avec… faudrait être demeuré ! D’ailleurs, entre deux mares de pétrole rejetées dans la mer, la surproduction d’aliments d’une qualité plus que discutable ou l’épuisement des sols et la déforestation à grande échelle pour l’extraction des minerais ou autres terres rares, même les différentes multinationales l’ont bien compris : l’écologie et le bio, c’est porteur. Le retour à la simplicité, au naturel, écarter la main trop lourde de l’Homme sur son environnement ; la pureté, en somme. De l’être, de la conviction ; du combat. Mais lequel, de combat, alors ? Oui, les p’tits zoziaux et les orang-outans, on sait. Mais pour qui ? Pour quoi exactement ?

Deux versions s’affrontent alors âprement et le « pour la Planète » remporte très sensiblement le match face à « pour l’être humain », majoritairement vu comme le problème principal du gros caillou bleu qui abrite tous les bélugas en danger et la forêt amazonienne. Ainsi, la logique est toute trouvée : nuisance par essence, dont la technique est le bras armé et la Raison (1), anthropocentrée, le bazooka, l’Homme est, sinon carrément à détruire comme certains extrémistes peu nombreux le réclament, au moins une question quelque peu secondaire ; un dommage collatéral, en fait. Pourtant, quoiqu’on ne puisse en rien nier l’implication de l’Homme dans la destruction en cours de la Terre, il serait parfaitement incorrect de s’en tenir à une espèce de mystique chrétienne du Bien et du Mal opposant un amas de roche et de lave en fusion et un destructeur né. Car si les capacités de notre chère planète ne peuvent que forcer l’admiration, son existence en tant que concept, elle, n’est que le produit de l’imagination humaine et, justement, de la Raison si souvent conspuée. Et pourtant, quoique revigorante pour l’anthropo-estime, cette partie de l’affaire, sûrement pas assez émotionnante, est souvent négligée. Ainsi, comme à l’époque des croisés : retour en grâce du chevalier du Bien, l’écologiste convaincu qui cherche et trouve une cause, et qui vote (malgré tout souvent par défaut, c’est à rappeler) pour un Jadot qui louvoie à visage presque découvert, plébiscite Royal qui, en 2015, a fait adopter la loi de transition énergétique sanctuarisant discrètement mais sûrement ainsi le principe d’ouverture à la concurrence dans le domaine des barrages hydroélectriques, pourtant aspect majeur de la souveraineté énergétique et écologique de la France (2), et sacre Hulot au rang des grands hommes alors qu’en 2018, sur le même sujet, il s’oppose à ce qu’un seul opérateur énergétique puisse rafler plus de deux tiers d’un même lot lors d’offres de marché, même s’il est le plus compétitif et en grande majorité public (3), laissant là aussi le porte grand ouverte aux privés. Et tant qu’à faire, notre ami vert voue un culte à Greta Thunberg, jeune militante suédoise à nattes de 16 ans, invitée partout, du Parlement européen à l’ONU, toujours en lice pour le Nobel de la Paix, qui hurle à la sauvegarde de la belle bleue, quoi qu’il en coûte, avec un lyrisme réprobateur en diable porté par un pessimisme que les plus grands dépressifs ne renieraient pas, et dont on ne sait pas grand chose si ce n’est qu’elle est la fille d’un acteur et producteur suédois et d’une chanteuse d’opéra, ancienne représentante de la Suède à l’Eurovision ; et qu’elle a à son actif, entre autres, la mobilisation des jeunes pour l’écologie dans son pays (toute seule comme une grande, paraît-il) et l’immense victoire d’avoir fait en sorte que ses parents arrêtent de manger de la viande. Une héroïne comme on n’en fait plus ! Mais si l’Homme est capable de théoriser une planète au point d’en faire une entité vivante (Gaïa), ce qu’elle n’est pas, et de s’émouvoir du sort de ses colocataires plus vulnérables (les animaux) et de l’environnement, peut-on dès lors continuer à voir en lui un danger à abattre absolument, ou, dans une moindre mesure bien plus fréquente, soyons honnête, à ne pas défendre en priorité dans son entier ? Peut-on continuer à opposer l’homme de bien qui veut un avenir radieux pour ses enfants et le supposé assassin, le salopard qui, en lui-même, serait un profond et répugnant égoïste sous-développé du bulbe ? Si l’on croit à la hiérarchie au sein de la race humaine, ce qui appelle de fait au « tri » dans l’espèce au nom d’une cause, ou si l’on est suicidaire, oui. Si non… on commence à entrevoir le besoin de se demander quel est l’intérêt final de l’écologie. Et, à moins de fanatisme anti-humanité, on arrive automatiquement à la réponse suivante : il est indispensable de préserver TOUTE forme de vie sur la planète Terre. Et c’est là qu’intervient la politique, en lieu et place du sentiment.

Car si bien évidemment aujourd’hui, le sentiment, lié au complexe du super héros, à hauteur de la télé réalité, est devenu le mètre-étalon du débat politique (on « sauve la démocratie », on « sauve la planète », on remplace la fraternité par la solidarité, etc.), il est du devoir intrinsèque de chaque citoyen, en sa qualité de citoyen, de non seulement s’émouvoir mais également de réfléchir aux tenants et aux aboutissants, et surtout, aux causes et aux effets, en toute impartialité. Parce que s’en tenir à « c’est l’Homme (dans son essence brute) qui est la cause de tout », c’est occulter la place souveraine que tient l’économie politique dans le monde moderne. Le capitalisme (l’appropriation par certains des moyens de production) et le libéralisme (liberté économique et libre jeu de l’entreprise non entravés), dans leur cavalcade effrénée, font ainsi fi, par définition, de toute considération écologique, et régulations attachées, qui empêcheraient leur bon fonctionnement dans ce schéma idéologique mortifère. Ainsi, la lutte contre le capitalisme, au profit de l’émancipation de l’immense majorité, les classes laborieuses et inféodées aux détenteurs du capital (une infime minorité), au profit de l’homme, en somme, est-elle le seul rempart à la destruction écologique nihiliste que ce modèle économique défend instinctivement. Ce « après moi le déluge » qui par appât du gain se fiche éperdument de la perpétuation de la vie dans son ensemble. Ainsi, le problème devient-il non-plus « essentiel » mais strictement politique.

Arrive donc celle dont on n’avait pas encore parlé, celle qui fait rigoler ses adversaires et pleurer la plupart du temps ses alliés : la Gauche. Aaaaaaah, la Gauche… Pas de « casse-toi, pov’ con » pour elle, seulement quelques colères mal gérées et mal perçues par l’opinion. Pas de cigarettes, faut être sain ; sauf peut-être chez quelques communistes. Pas de pinard, faut être sain ; sauf peut-être chez quelques communistes. Pas de communistes, faut être sain… sauf peut-être chez quelques communistes. Que le lecteur soit rassuré (mais s’il est rassuré, qu’il arrête la lecture de ce journal immédiatement), il ne s’agit pas ici de faire le panégyrique des communistes mais simplement de rappeler les immenses qualités de tribun de Georges Marchais, ex-secrétaire général du Parti Communiste Français (1972-1994), qui tenait tête à la sphère médiatico-politique comme personne, et en faisant hurler rire le pays entier, encore ; quoique pas toujours d’un rire sympathique tant son côté populaire et ouvrier dégoûtait la bonne société réactionnaire giscardienne, ce qui, il va sans dire, est un gage de qualité évident. C’était une époque où on parlait sans honte nationalisations, grandes grèves et grèves générales, redistribution du capital, etc. Où on parlait classe ouvrière aussi. Il aura fallu (entre autres) un Mitterrand et une arnaque au Programme Commun pour que le premier parti populaire de France commence sa longue et intense route vers le désastre. Et le Front National, allié inextinguible d’un François Mitterrand qui tenait dans sa main les électeurs de gauche, sommés de choisir entre le ralliement à sa cause et l’extrême droite ; Front National qui, afin d’asseoir sa légitimité auprès des classes populaires, s’empara assez rapidement et sans vergogne d’une partie du discours des communistes tout en le dévoyant absolument et en y accolant l’option raciste qui fait tant peur. Robert Hue (secrétaire national de 1994 à 2001) a achevé le travail ; nous n’en dirons pas plus. Et aujourd’hui, alors, on parle de quoi ? De pas grand chose : on est à la traîne, à Gauche. Ca se crêpe le chignon sur des questions futiles (qui c’est qu’c’est l’plus légitime) comme importantes (la place de la France dans l’UE, par exemple), ce n’est pas foutu de se rassembler, ne serait-ce que pour une élection intermédiaire, Mélenchon, après une campagne présidentielle formidable et porteuse d’espoirs, de l’avis de tous, au point, lui aussi, d’arriver à tutoyer les sommets des sondages d’opinions et des scores à la Présidentielle de 2017 (19,7%), campagne par ailleurs basée sur un programme assez virulent, quoique pas tout à fait au niveau des cocos d’antan, se perd en explosions paranoïaques (parfois justifiables), en démagogie à tout crin (les Gilets Jaunes, Manon Aubry), et en un manque édifiant de vue à long terme (pas vraiment de successeur, une organisation interne décriée au point d’assister à de nombreux départs…), etc. ; Ian Brossat, candidat communiste aux Européennes qui nous joue le rôle du gendre idéal de gauche alors qu’il est maire adjoint d’une Mairie de Paris qu’on n’avait pas vue aussi favorable aux classes très aisées depuis des lustres, et qui se targue, pour seul fait d’arme, d’avoir installé des logements pour SDF et pour migrants dans le chic XVIe arrondissement… de ce qui est aujourd’hui la deuxième ville la plus chère du monde : quel courage ! Et qui, rêvant lui aussi d’une part du gâteau vert, nous sort un « red is the new green », en anglais dans le texte, lors d’un meeting. Marx et Marchais se sont retournés dans leurs tombes. Score final des Européennes : 2.49% des voix, à 0.33% du Parti Animaliste (2,16%)… On ne parlera pas des socialistes et de leur premier de cordée à eux, l’atlantiste, ex-fan de Sarkozy, membre de think tanks ultra libéraux et compagnon de Léa Salamé, le sémillant Raphaël Glucksmann, puisqu’on s’intéresse à la Gauche, on a dit. L’infortuné Benoît Hamon, lui, a littéralement disparu. Littéralement. Voilà. « Alors quoi ? », me direz-vous. Alors rien. Si ce n’est ceci. Marine Le Pen caracole en tête de toutes les élections ou presque, Sarkozy et Chirac sont en permanence dans le top 5 des politiques préférés des Français… Pourquoi ? Parce que la Ve République est un modèle basé sur la personne et que ces personnes-là, elles gueulent, elles se marrent, elles ont des bonnes phrases, elles « parlent vrai », sans filtre ou presque ; elles ne lâchent pas. Ce sont de fortes personnalités. Rappelons-nous les heures de gloire du sarkozysme triomphant, le renouveau de la Droite : la « Droite décomplexée », comme on l’appelait. Celle qui te dit « j’t’emmerde » droit dans les yeux et qui chante « Le Temps béni des colonies » en la prenant au premier degré, sans rougir. Qui ne te demande pas pardon quand elle te fait un coup dans le dos et qui en plus te ment en toute tranquillité. Et, à nouveau, qui ne lâche pas. Celle qui ne s’embarrasse pas de sentiments bon-enfant, qui ne passe pas sa vie à pleurnicher sur les misères du monde pour essayer de rallier quelques voix au passage sans jamais rien proposer de concret derrière. Celle qui ne fait pas semblant de chercher le compromis quand tout ce qu’elle veut, c’est t’écraser pour gagner. C’est ça, qu’il manque à gauche : pas des fans de Sardou qui t’enfument mais une gauche forte, précise, implacable, organisée en bataillons avec un parti pour encadrer, pas un pseudo mouvement qui laisse miroiter le délire démagogue de l’horizontalité du pouvoir pour finalement décevoir ad vitam æternam toutes les bonnes âmes qui y ont véritablement cru. Du vertical concerté, du puissant, du clair et du marrant. Surtout du marrant. Qui a de la répartie, de l’humour, du second degré. Qui ose. Qui veut. Et qui peut. Des personnages hauts en couleur qui marqueront l’histoire politique moderne et qui se relaient. Pas juste un. Pas un vieux en roue libre ou un moins vieux donneur de leçons. Des jeunes, des vieux, des rien du tout. Un bataillon de figures charismatiques et politiquement au point qui ne parlent que d’une seule et même voix : celle qui gagne. Parce que le mythe américain du qui le veut le peut, qui n’a qu’à traverser la rue, n’importe où, n’importe qui, n’importe comment, ce n’est pas le nôtre. Parce que les services publics qu’on démantèle petit à petit, une fois partis, ils seront très durs à remettre en place. Parce que l’emploi ne peut pas se développer dans la concurrence libre et non faussée. Parce que l’écologie, si chère à l’avenir de notre espèce, ne peut pas se développer dans la concurrence libre et non faussée. Parce que les peuples ne peuvent pas se libérer dans la concurrence libre et non faussée. Parce que nous aussi, on en a marre du puritanisme devenu symbole de vertu : on veut fumer, on veut boire et on veut rire ; dans la joie et dans la lutte ; dans le combat et le bonheur de la victoire. Parce que nous aussi on veut faire partie des politiques préférés des Français. Parce que nous aussi, on veut continuer à vivre. Allez, les mecs, on vire tout le monde et on refait la distribution. En français dans le texte.

(1) Faculté de l’être humain à organiser ses relations avec le réel, tant dans le domaine pratique que conceptuel ; de connaître, juger et agir conformément à des principes (compréhension, entendement, intelligence), et spécialement de bien juger et d’appliquer ce jugement à l’action (discernement, jugement, bon sens), tout en faisant abstraction de ses préjugés, ses émotions ou ses pulsions. Capacité de l’être humain de créer des concepts et des théories.

LdG

(2) et (3) : lire « Les barrages hydroélectriques dans le viseur de Bruxelles » de David Garcia, Le Monde diplomatique, Juin 2019