Le dandysme est une légende, il a rapetissé en étiquette. Aujourd’hui, il suffit de s’afficher excentrique pour être qualifié de dandy. Ainsi, le député Cédric Villani est un matheux dandy. Allons bon. Il ne suffit pas de porter des lavallières ou des gilets près du corps pour être un dandy. Il ne s’agit pas de faire l’intéressant. Il ne s’agit même pas d’être élégant, du moins dans le sens courant du terme. C’est autrement compromettant, le dandysme : c’est traduire un rejet puissant des valeurs en place.

Le dandysme apparait au XIXe. On va passer rapidement sur le premier représentant, l’Anglais George Brummel (1778-1840). Très surfait, le personnage. Venimeux, vaniteux, mondain. Un narcissisme pathétique. Passer quatre heures sur une cravate et le reste de son temps avec le prince de Galles… On oublie. Malgré Jules Barbey d’Aurevilly (Du dandysme et de George Brummel, Rivages/poche), qui a beaucoup fait à cette occasion pour codifier le dandysme comme pratique de l’impassibilité et triomphe d’une puissance intime. Non, on oublie. En revanche, on salue sans réserve George Gordon, lord Byron (1788-1824). Là, on entre dans le vif.

Il avait le cheveu au vent, le regard lointain, un pied-bot, une insolence rayonnante, et il collectionna les scandales. Il écrivait des poèmes mélancoliques et rageurs, il devint une star. On imita le cheveu, le regard, la mélancolie. Il fut célébré comme le prince du romantisme, et comme inspiration dandy. Mais son dandysme à lui était une déclaration de guerre, qu’il ne cantonnait pas à ses effets capillaires et à son goût pour les déguisements exotiques. Il était la manifestation de sa fureur d’avoir raté la Révolution française, de son mépris de l’ordre en place. Il célébrait la République, défendait à la Chambre des Lords les ouvriers qui, pour avoir cassé des machines, risquaient la peine de mort, choquait la morale commune, et écrivait des hymnes aux refuseurs du système, qu’il choisit d’abord de présenter comme des corsaires lyriques, sexy et désespérés. Il finit d’ailleurs par trouver stupide le “byronisme”, et écrivit un Don Juan blagueur, bien “classique”, moquant les postures romantico-sentimentales, impeccablement méchant, et enthousiasmant. Il fut alors honni. Il ne s’en soucia guère : il se préoccupait davantage de contribuer à la guerre d’indépendance menée par les Grecs contre les Ottomans. Il mourut bêtement à Missolonghi, d’une fièvre mal soignée. Aucun doute, ce dandysme-là est autre chose qu’une attitude spectaculaire. C’est un point de vue sur un monde dont on ne veut pas.

Charles Baudelaire (1821 – 1867), grand connaisseur, porté quant à lui sur la sobriété vestimentaire, confirme : “le dandysme est le dernier éclat de l’héroïsme dans les décadences.” (Le peintre de la vie moderne). Son dandy ne fait pas dans l’excentrique ou le tapageur, il porte du noir, parce qu’il n’y a pas de quoi se réjouir de vivre après deux révolutions kidnappées (celles de 1830 et de 1848), pas de quoi s’épanouir en un temps qui fait de l’argent un idéal, et pas de quoi avoir le moral quand le seul choix, c’est d’être rentable ou méprisé. S’afficher dandy, c’est exhiber qu’on se revendique différent. Pour “le plaisir aristocratique de déplaire”, pour bien montrer qu’on est contre, contre le fait de réduire une existence humaine à un compte en banque, contre les vertus d’économie, y compris et surtout d’économie de soi. Le dandy ne participe pas à cette neutralisation des beautés de l’homme, il aime le luxe de la perte de temps pour sa toilette comme pour rêver, pour écrire, pour le luxe de tout ce qui ne rapporte rien. Etre un dandy, c’est alors un manifeste politique, et une discipline morale.

Oscar Wilde (1854-1900) est peut-être aujourd’hui le plus connu, en tout cas il fait partie de cette variété rare de dandys qui sait faire rire par ses épigrammes. Plus que son œillet vert fluo à la boutonnière, qui annonçait la couleur, plus que ses bas de soie et son manteau de fourrure, ses cheveux savamment bouclés et sa canne, c’est son esprit, et sa vie, imperturbablement provos, qui font de lui un dandy impérial. Et impérialement contre : contre l’hypocrisie victorienne, contre le règne du tiroir-caisse, contre l’ennui, contre la modération signe de bonne éducation, etc. Qu’on ne s’y trompe pas : il est dangereux d’être un dandy ; Byron s’exila, l’ « obscénité » envoya Baudelaire devant les tribunaux, et Wilde connut la prison.

Les punks furent les derniers dandys. A l’envers. Mais dandys. Ils sont affreux, sales et méchants, ils sont déchirés et grossiers : eux aussi, ils recherchent vigoureusement “le plaisir aristocratique de déplaire”, car la société où ils vivent leur déplait tout aussi vigoureusement. Misère sociale, grèves, émeutes, avenir bloqué – l’esthétique punk refuse de faire comme si l’harmonie régnait, comme si tout allait finir par être joli et sympa, comme s’il n’y avait pas la guerre contre les non-nantis. Ca dissone de partout, ça casse les prolos, ça fracasse les vies, c’est ce à quoi répond le dandysme punk. Le temps de son émergence, du moins : quand on commence à vendre des jeans déchirés, c’est fini. Ce n’est plus la splendeur du mauvais esprit, c’est le panurgisme des petits esprits. Bientôt, place à l’auto-déco, ou pire, aux hipsters, qui, en foule, arborent les signes du “cool”, barbe, tatouages, chemises à carreaux, et absence de chaussettes. On suppose que l’absence de chaussettes et les chemises à carreaux signifient une petite rebellitude au costard-cravate de l’employé de bureau – c’est gentil, comme révolte. De fait, ils sont à l’aise dans notre monde, dans le move et dans le moule, inoffensifs, ils veulent juste y faire bonne figure. On rit, ou on pleure, au choix. Fin du dandysme. Dont on peut espérer qu’il reflamboiera dans les marges, dédaigneux des coquetteries et originalités usées, fâché contre ce qui veut nous réduire à la rentabilité et aussi bien au loisir, pour réaffirmer que l’esthétique est une morale et une politique – et inversement.

EP