Tout au long du premier mois de confinement, Lucas de Geyter s’est adonné à l’exercice du journal, juste histoire de ne pas perdre le fil.
En voici quelques extraits.

Jour 1 :

Hier soir, comme 67 millions de personnes, j’ai appris que dès midi, j’allais être confiné pendant 15 jours minimum, que j’étais en guerre contre un ennemi invisible quoiqu’incroyablement vicieux et que, si je tenais à ma vie et à celle des autres, il allait me falloir être discipliné.

Je me lève, il est 8h00.

J’ai du mal.
Les à peine trois heures de sommeil entrecoupées de cauchemars qui refusaient de s’évanouir n’auront pas tout à fait suffi. Pas grave : il me reste encore quatre heures de liberté, quatre heures avant de devoir justifier aux flics la raison de ma sortie à l’aide du laisser-passer que j’aurai téléchargé sur le site du gouvernement. Je fonce sous la douche et gicle littéralement hors des quatre murs que je vais apprendre à connaître intimement. J’arrive devant la boucherie, il est 8h30 ; 15 personnes ont eu quelques secondes d’avance sur moi.

12h00 :

J’ai téléchargé le formulaire. Je le regarde bêtement. Il m’ennuie. J’ai faim.

Je me penche à la fenêtre pour tenter d’apercevoir un hypothétique flic. Rien. J’éternue violemment, projetant postillons et miasmes potentiels dans le vent. Un souffle d’impertinence et de désinvolture s’empare brièvement de mon âme. Je regarde, amusé, si quelques sursauts se dessinent. Rien. Je referme la fenêtre.

J’ai toujours faim.

17h00 :

Les rues sont quasiment vides.

Quasiment.

Un mot à célébrer, à admirer, à révérer.

Un mot qui assure la pérennité de l’homme face à la psychose, la pérennité de l’homme face à l’autoritarisme, la pérennité de l’homme face à… Tiens v’là que j’me mets à faire des phrases, moi…

PUTAIN, DES JOGGERS !

Jour 4 :

Je lis un article de Brain qui tourne un peu sur internet et qui apparemment excite le bourgeois sentimental, le gaucho sensible et le sjw qui a beaucoup trop de temps devant lui. L’idée était louable : se payer Leïla Slimani qui fait son journal de confinement depuis une luxueuse maison de campagne. On comprend que ça agace. "Obscène", le mot est lancé.
Cependant, les dézingages en règle ne sont plus d’époque : on ne sait plus flinguer en couleur, on a nié le plaisir, maintenant on fait la leçon ; on est obligé de faire la leçon. Le style pour le style ? Allons-allons, laisse-moi te montrer quel impertinent mais néanmoins socio-conscient je suis… Laisse-moi te montrer la voie, à toi, celui qui ne sait pas. Je cite :
"Alors utilisez votre plume pour parler des autres, leur donner une ration de courage ou, mieux, être leur porte-voix. Vous n’êtes pas là pour poétiser la peur ni pour nous pondre un essai sur la post-modernité. Recueillez des témoignages et balancez des histoires qui transcendent la terreur."

Poignant !

"Et si elle en a envie, de faire un essai sur la post-modernité, la dame, hein, mon p’tit pote ? Kessapeutfoutre ? T’es qui pour lui dire ce qu’elle DOIT faire ? Avec tes phrases de petit bourgeois qu’a lu trois livres et l’intro d’un essai de socio et qui veut à ce point le montrer qu’il se déverse, en s’astiquant d’une main pendant que l’autre tape sur le clavier, dans l’archétype du torchon numérique pseudo irrévérencieux à caractère fortement vomitatoire…" pensais-je en mon for intérieur.

Et alleeeez me v’là en Voltaire de quarantaine à défendre, en réaction, dans ma tête, un écrivain qui, par ailleurs, à ce sujet, ne mérite que mon mépris. Ah putain, j’suis pas sorti !
Il est 8h15 et je suis de TRÈS mauvaise humeur.

12h00 :

C’est la pause de la mi-journée, je sors faire mes courses. Passé les files d’attente et les vigiles désagréables, j’entame mon retour. A mi-chemin, j’entends quelqu’un éternuer. Il est au dessus de moi, au premier étage de l’immeuble que je longeais. Je le regarde hébété, il me fait un petit signe et me dit "pardon". Je pars, toujours ahuri.

Je rentre chez moi, je me lave les cheveux, le visage, abruti par ce que je viens de vivre.
Je n’ai aucune idée de si j’étais dans le champ d’action des postillons de l’éternuement, aucune idée de s’il s’est tourné ou s’il a même mis ses mains ou le coude devant la bouche ou non. Aucune idée de si c’était un dangereux sale con ou pas. Habituellement, en bon germophobe, je me serais juste lavé les cheveux et n’y aurais pas pensé d’avantage. Mais dans la situation actuelle, quoique pas particulièrement hypocondriaque mais respectant les consignes de sécurité, j’y pense. Et je me dis que si j’ai quoi que ce soit d’ici quelques jours, j’ai son adresse.

17h00 :

Depuis que j’ai vu Geneviève, ma pharmacienne chérie, qui m’a dit que, quoiqu’on ne puisse jamais être sûr de rien, elle pencherait plus pour le calme que pour la panique, ma vie me paraît bien plate, bien fade, bien ennuyeuse. Le sentiment d’incertitude et de danger m’avait électrisé en tout point et chaque respiration devenait un acte de bravoure ; chaque cigarette un acte de résistance.

J’entreprends donc de la pimenter un peu pour en retrouver la saveur.
 N’ayant jamais été adepte des psychotropes (et puis, de toute façon, va trouver un dealer, en ce moment), je décide de mettre mes sens à l’épreuve.

Je teste le clacos à l’ail pressé. Aaaaah… Ça pique ! C’est bon ! Je ris, démoniaque, tel Barbe Noire sur son vaisseau maudit.

Allez, on enchaîne ! Rhum brun, rhum blanc, poivre fraîchement moulu et noix de muscade. Ah putain, ça, mon gars, on l’sent passer. Je ris à nouveau. Moins fort. Ça brûle un peu, quand même. Allez, Capitaine, encore ! Poivrons-Nutella ! Poivrons-Nutella… pas une réussite.
J’arrête là.

Mais fier de cette reprise en main de ma vie, je m’allume la cigarette de la victoire. Je tousse.

Jour 9 :

9h00 :

Ça fait une semaine révolue qu’on est enfermés comme des hamsters.

1100 morts.

67 000 000 de confinés.

Un médicament et une méthodologie éprouvés dans d’autres pays se sont avérés efficaces mais, noooooon, pas d’ça chez nous !

Nous, on ferme, on modifie les règles du Code du Travail et on a une équipe gouvernementale qui se relaie pour jouer le rôle du curé qui, quand il t’a rentré son cierge bien profond, alors que t’as encore le sillon en sang, te fait croire que c’est par amour.

Sans parler de ceux qui en demandent toujours plus et qui sont ultimement fiers d’être dans le respect des règles, eux, le peuple éclairé, le peuple du bien, à opposer à tous "ces abrutis", tous "ces cons", qui ne respectent pas assez les interdictions. Aaaaaaah le sens des responsabilités… Le sens de la contrainte et de l’abnégation… C’est beau ! Surtout dans de grands appartements dans des quartiers où toutes les commodités sont à portée de main.

C’est beau !

Ça commence comme ça et ça finit avec des brassards et une certaine sympathie pour l’occupant.
Je crois que je ne suis pas de très bonne humeur.

13h00 :

C’est l’heure des infos. Martin Hirsch, patron de l’AP-HP, intronisé par Sarkozy, adoubé par Hollande et soutenu par Manu, demande, affolé mais poli, des moyens et du personnel ; le gouvernement envisage le traçage numérique ; Pénicaud ressort pour annoncer que le travail pourra aller jusqu’à 60 heures par semaines dans certains secteurs ; tous les beuglants qui nous emmerdent toute l’année à longueur de bande-son de supermarché continuent de l’ouvrir en grand, sur internet, mais quand même ; la CFDT demande aux actionnaires de faire un geste ; Macron fait du porte-à-porte… et je n’ai plus de champagne.
Mais comment veux-tu que j’aille bien dans ce contexte, sans déconner ?! Comment tu veux ?!

Alors, évidemment, tout n’est pas entièrement noir : il fait beau, les clémentines sont démentes, je regarde Totoro pour la première fois et il y a cette histoire du mec, dans les Pays de la Loire, qui se fait pruner par l’condé parce qu’il a outrepassé les interdictions de sortir pour balader… ses deux moutons.

Alors, lui, là, j’avoue, il m’a fait ma journée.

Ok.

Mais putain… six semaines… Noooon… Mais inspirez-vous de la Corée au lieu de faire n’importe quoi, bande de tocards ! Et l’autre chaussette de Véran en mode "ouais mais non, t’inquiète, on n’annonce rien, mais t’as vu, ouais, on va peut-être suivre les préconisations du Haut Conseil de Santé Publique… ou peut-être pas… Ah merde, mais c’est l’heure de l’apéro, là… Allez, les gens, à plus.
"
MAIS BORDEL, C’PAS POSSIBLE DES GENS COMME ÇA, SÉRIEUX !

J’en peux plus, j’te jure ; J’en. Peux. Plus !

C’est pas possible que c’pays se satisfasse de ça ! Il mérite mieux, quand même ! Non ?
Ou alors, c’est moi qui rêve et, en fait, ce pays n’est rien de plus qu’un ramassis de connards.

Je ne sais pas. Je ne sais plus…

Je ne sais pluuuus…

Ça y est, je suis strictement déprimé.

J’attaque le caviar.

19h00 :

J’ai fini ma journée.

Je commence à découper du saucisson.

J’aime le saucisson. Ça m’aide à supporter beaucoup de choses. Par exemple entendre que Macron qui visite l’hôpital militaire de Mulhouse n’est toujours pas infecté, que La France Insoumise n’est pas forcément contre le "back tracking" (le flicage numérique) ou que le CHU de Lille monte un atelier DIY pour réutiliser les matériels, normalement à usage unique, qui pourraient finir par manquer.

J’aime aussi le pinard. Et la perspective de faire rouler le dionysiaque liquide jusque dans mon gosier m’aide à supporter beaucoup de choses. Par exemple que ça ne fait que huit jours qu’on est enfermés et que ça nous paraît faire bien plus longtemps que ça, à ma licorne et à moi-même, que les jours se suivent et se ressemblent déjà plus ou moins tous, ou encore que je vais finir complètement alcoolo et avec un cholestérol de dingue si ça continue trop longtemps comme ça.

Mais, au pire, je serai trop bourré pour en avoir quelque chose à foutre.

Et ça, c’est cool.

Jour 14 :

8h30 :

Dehors, il fait beau et froid. La jeune fille du Franprix à quelques mètres en contrebas est déjà là. Elle fume, transie, à côté des palettes de denrées qui viennent d’être livrées. C’est une jolie fille, dans son genre : ronde avec un visage net, une peau lisse et presque diaphane, de longs cheveux cheveux acajou et des lunettes dont la forme suivant parfaitement ses traits n’empêche en rien de remarquer ses très beaux yeux bleus. Elle ne doit pas avoir plus de 22 ans et déjà, un matin de COVID-19, elle fume, dehors, prête à servir celui qui peut se permettre d’être confiné. Une vie facile en perspective.

"Un temps parfait pour un grog, ça !", pense-je alors que j’essuie un léger frisson. Je ferme la fenêtre. N’ayant pas très envie de rhum, je me souviens que cela fait des jours que je n’ai pas bu de café. Je me rends dans la cuisine et prépare le délicieux breuvage.
La tasse à la main, je rouvre la fenêtre et me penche à nouveau, accoudé à la rambarde. Les palettes ont disparu et la jeune fille avec elles.

Il paraît qu’on attend de la neige du côté de Bordeaux.

12h30 :

Le fenouil braise tranquillement dans la poêle pendant que les témoignages se succèdent.

Sophie parle de ses symptômes et notamment de sa perte totale d’appétit. Je ne me sens ab-so-lu-ment pas concerné.

Le rôti de porc grésille gentiment dans le four.

On monte d’un cran.

Emmanuelle raconte : quatre semaines de coronavirus. Rechute, maux de gorge, maux de crâne, courbatures mais heureusement plus de fièvre depuis 10 jours. Elle est épuisée, terrifiée. Elle a mal.

"Ah ouais, quatre semaines, quand même… Là, ça blague pas, quoi."
Pendant qu’elle détaille toutes ses tristesses, une tension, très légère mais présente, s’installe chez moi. De l’empathie, de la vraie. Je n’aimerais pas être à sa place, certes, mais surtout, j’ai mal pour elle. Et je suis sûr que je ne suis pas le seul ; sûr que les autres auditeurs sont dans le même état d’esprit que moi.

La tension est à son paroxysme et c’est dans un silence presque funèbre qu’elle termine son édifiant témoignage : "non, je n’ai pas été testée mais les médecins m’ont dit que je l’avais."

Un blanc.

Voilà-voilàààà… Merci d’avoir joué ; candidat suivant !

Le fromage commence à prendre la température ambiante.

On termine avec machin qui, lui, va mieux.

Machin est pasteur et, encouragé par le journaliste, nous raconte à quel point sa foi a été importante pendant sa maladie, à quel point nombre de gens se tournent vers Dieu dans des moments de détresse pareils et à quel point ils ont raison.

Ouaaaah…

Le service public d’un pays laïc, Mesdames et Messieurs !

J’éteins le poste qui beugle une effroyable version de "Show Must Go On" par des blaireaux qui pensent faire une bonne action pour les confinés et m’enfile mon porc et mon fenouil avec quiétude et plaisir.

19h00 :

Ça y est, ils m’ont eu : je commence à avoir peur.

Mais j’ai des raisons ! J’ai eu quelques petites douleurs aux bronches, quatre ou cinq fois entre hier et aujourd’hui, et je tousse un petit peu. En plus, j’ai un peu de mal à respirer. Et puis j’ai un peu mal au dos.

Alors oui, il est possible que les petites gènes aux bronches soient dues (et ce ne serait pas une nouveauté médicale) au fait que je suis un peu noué du dos, exactement au même endroit, parce que je me tiens assez mal en ce moment et que je marche beaucoup moins qu’avant, et que ce que je sens ne soit en fait que musculaire. Oui, il est possible que mon nez bouché soit la raison pour laquelle j’ai un peu plus de mal à respirer que d’habitude et que les petits glaires qui se forment en conséquence de ce nez bouché chatouillent l’intérieur et me fassent toussoter de temps en temps.

Alors certes je n’ai pas une once de fièvre, pas de courbatures, je ne suis pas fatigué outre mesure, je n’ai pas de violents maux de crâne ni de maux de gorge, j’ai toujours autant de goût et d’odorat et je ne suis pas essoufflé…

MAIS QUAND MÊME !

Moi, j’ai entendu dire qu’en fait on commençait à se demander si on n’avait pas tous des symptômes différents et s’il y en avait vraiment un d’« obligatoire » quand on est malade et qui permettrait de savoir. Voilà.

JE SUIS SÛR QUE J’AI LE CORONAVIRUS !

J’ai tenu autant que j’ai pu, j’te jure.

Je m’allume une cigarette pour oublier.

Jour 15 :

9h00 :

Tout m’emmerde.

Me lever m’emmerde, me laver m’emmerde, le ciel bleu m’emmerde, les gens m’emmerdent, internet m’emmerde, les infos m’emmerdent, la musique m’emmerde, le canapé m’emmerde, la table m’emmerde, les fenêtres m’emmerdent, mon téléphone m’emmerde, les livres m’emmerdent, leur laisser-passer m’emmerde, le champagne m’emmerde, la radio m’emmerde, les fruits m’emmerdent, l’eau m’emmerde, le café m’emmerde, même les cigarettes m’emmerdent.

Je. M’emmerde.

Mais comme faut bien faire quelque chose, je fume.

12h30 :

Ça y est, ça fait deux semaines qu’on est bouclés.

J’ai fait l’tour de l’appartement : rien pour y accrocher une corde. Pas une poutre, pas un crochet. Rien ! J’ai bien pensé au porte manteau mais le placo n’est pas assez costaud. Les poignées de porte ? Je suis trop grand. La fenêtre ? Suis pas assez haut. Le four ? il est électrique.

"M’enfin putain, c’ est pas possible ! Y a pas UN truc pour me faire plaisir aujourd’hui !" hurle-je alors. J’envisage ensuite d’aller rouler des pelles à toutes les personnes que je croise dans la rue en touchant du bois pour en trouver un d’infectée dans le lot. Je me ravise : ils sont tous laids et, dehors, il fait frisquet. Et puis c’est long !

A force de tourner en rond, je commence à avoir faim. Je prépare à manger. Riz, lentilles corail, brocolis, poivrons. C’est joli : ça fait plein de couleurs.

À la radio que j’avais remise pour casser le silence, j’entends Macron prêcher pour la relocalisation de nombre de productions. A deux doigts de parler de souveraineté nationale, il entonne un verset sur la dépendance de la France vis-à-vis de certaines industries étrangères.

J’arrête de découper le poivron.

Je ris, à pleine gorge, sans pouvoir m’arrêter pendant deux bonnes minutes. Les côtes douloureuses, le sternum fatigué, je m’étouffe et tousse violemment sur le riz qui vole partout dans la cuisine.

Blasé, je constate les dégâts.

"Boarf ; ça m’occupera."

19h30 :

Après une après-midi presque sans intérêt, comme on pouvait s’y attendre, pour la première fois depuis trois jours, je sors.

Il fait frais. Pas froid : frais. Le ciel est toujours parfaitement découvert, les rues vidées de la minuscule agitation qui les avait ébranlées quelques heures auparavant. Alors que je prends la première à gauche pour me rendre chez mon caviste, je le vois, lui, resplendissant, majestueux, brillant de mille feux, éblouissant de prestance. A sa vue, tous les mauvais sentiments qui avaient pu me traverser au cours de ces trois derniers jours disparaissent instantanément : je ne ressens plus que calme, douceur et volupté.

Et alors que je descends la rue, toujours aveuglé par son éclat, comme frappé par le divin, je m’aperçois d’un coup avec une intensité rare d’à quel point je ne peux vivre sans lui.
J’interromps alors ma course et avec un petit signe de la main le salue. Et le plus distinctement possible, j’articule ces quelques mots : "gloire à toi, soleil chéri."

Jour 17 :

9h00 :

Je sors de la douche.

Svelte, gracieux, musclé et élégant, le teint frais et l’œil vif, il est temps de passer mes affaires. J’attrape les chaussettes qui pendent au radiateur et les enfile. Les deux pièces de coton noir se glissent parfaitement autour de mes pieds, souples mais strictes, ajustées mais confortables. Mes aïeux, quel plaisir ! Car s’il y a bien une chose dont aucun confinement ne saurait priver l’homme, c’est le sentiment de félicité qu’apporte l’enfilage de chaussettes parfaitement adaptées.

Évidemment, je ne parle pas ici de ces immondices que sont les chiffons blancs et épais faits de grossière matière que l’on appelle "chaussettes" de sport et qui constituent l’un des accessoires dégradants de ceux dont l’habillement est constitué d’un bonnet de pêcheur retroussé, d’une chemise à carreaux de bûcheron ou d’une veste de survêtement "vintage" aux couleurs de vomi de LSD que, pourtant, l’évolution avait eu le bon sens de mettre au rebut, ainsi que d’un jeans dont les jambes sont si étroites qu’elles devraient les encourager à se rappeler qu’il est heureux que nous ne respirions pas par les chevilles tant, en cas contraire, la suffocation leur tendrait irrémédiablement les bras à chaque port. 

Ce qui en soi, si l’on y pense sérieusement quelques secondes, n’aurait peut-être pas été un mal tant cette catégorie de personnes qui peuple les festivals de musique insipide, les bornes de Vélib’, les anciens PMU remasterisés et les banlieues passées du rouge au vert AMAP représente un terrifiant affront au bon goût, une violence faite à la décence et un attentat contre la dignité, celle-là même qui, en temps de crise, est censée être le dernier rempart entre l’homme et l’animal.

J’en vois un passer dans la rue, fausse barbe de trois jours et baskets impeccables. Il ne porte pas de masque. L’espoir est mince mais il s’insinue tout de même en moi l’espace de quelques secondes. Je souris malicieusement en le suivant du regard à l’affût d’un quelconque tressaillement mais le bruit du café qui passe me tire subitement de ma rêverie. Légèrement frustré, je ferme la fenêtre, me verse une tasse et allume une cigarette. Et alors que j’y repense, le sourire revient.

13h00 :

Je suis toujours étonné par l’étonnant étonnement scandalisé des gens qui se scandalisent à la lecture d’étonnantes infos scandalisantes à propos de comment cet étonnant monde fonctionne.

Aujourd’hui, celle qui arrive sur la première marche du podium est évidemment celle qui relate l’étonnante et scandalisante histoire d’Américains allant détourner la cargaison de masques commandés par la France, directement sur le tarmac, à grand renfort de billets tout frais.
Étonnant, non ?

Aussi étonnant que cela puisse paraître, moi, personnellement, le détail, ça ne m’étonne plus : ça m’amuse. Pourquoi perdre son temps à s’étonner des produits dérivés quand on connaît la matière première ? Pourquoi s’étonner des scandalisantes conséquences quand on en connaît la cause ? Je préfère louer l’inventivité des différents protagonistes qui, malgré tout ce temps, arrivent encore à augmenter le niveau.

Je dois avouer que j’ai une certaine amitié pour ceux qui continuent de s’étonner et je serais presque capable de développer une certaine envie à l’égard de leur prédisposition mentale à redécouvrir en permanence le monde qui nous entoure depuis des siècles. Ça doit être bien d’être vierge de tout cynisme, de toute perversité, de toute saloperie ; de la logique de marché, de l’ultra libéralisme et du capitalisme triomphant. Comme des petits labradors qui viendraient de naître, tout mignons, tout neufs, tout fragiles.
Ça doit être formidable, cet éternel feu d’artifice fait d’étonnements et de scandalisantes révélations qui s’offre à eux à chaque fois qu’ils ouvrent Facebook ou France Info en dégustant le Poke Bowl que le gentil jeune homme de Deliveroo ou Uber Eats vient de leur livrer.

Ça donnerait presqu’envie de les prendre dans les bras et de leur dire tout doucement au creux de l’oreille : "ne t’inquiète pas, mon petit ; fais dodo : ça sera pire demain." Et toujours au creux de leur oreille, de finir d’un étonnant et scandalisant rire sardonique hurlé au point de les rendre sourds et peut-être, si la chance nous sourit, de leur offrir une étonnante et scandalisante petite crise cardiaque qui, en ces temps perturbés, sera probablement traitée par les urgences avec un peu de retard.
Étonnant, non ?

20h00 :

Ce soir je brave tous les dangers.

Ce soir, je joue avec le feu.

Ce soir je vis follement.

Car ce soir, j’invite l’Italie à la maison.

Car ce soir, c’est pizza.

Olé.

Jour 25 :

8h00 :

Sur le rebord de la fenêtre d’un appartement de l’immeuble d’en face dont les propriétaires ont probablement eu le courage de fuir la capitale pour une résidence secondaire à la campagne tout en postant sur les réseaux sociaux une photo d’eux avec le macaron "je sauve des vies, je reste chez moi", se battent deux pigeons.

Je dois être la seule personne de mon entourage à aimer les pigeons. Non pas que je les trouve particulièrement gracieux ou jolis ou sympathiques, mais il y a dans le pigeon une forme de vacuité absolue de l’existence qui me touche : le pigeon ne sert à rien et est honni par à peu près tout le monde et, je dois l’avouer, je ne comprends pas bien pourquoi.

Quoi qu’il en soit, là, en face, sur le rebord de la fenêtre d’un appartement dont les propriétaires ont probablement eu la témérité de déserter la capitale pour une maison de bord de mer tout en pestant contre ces irresponsables qui profitent du soleil une fois par jour, deux d’entre eux se mettent sur la gueule. Je n’avais jamais vu deux pigeons se castagner. C’est d’une violeeeeence ! Ça s’envoie du coup d’aile sur la tronche à profusion et ça se pique la gueule à coup de bec en mode marteau-piqueur des enfers.

Alors que je suis le combat avec un intérêt toujours grandissant, une énorme vague de mélancolie m’étreint avec la subtilité d’un tank : 25 jours qu’on est enfermés et j’en suis à envier un duo de piafs qui se bastonnent à l’air libre. Je n’aurais jamais cru que ma vie se résumerait un jour à ça et qu’elle aurait encore moins d’intérêt que celle d’un pigeon.  
Alors, dans une optique de vigoureuse reprise en main de cette existence morne et stérile, j’arrache les manches de mon t-shirt noir, me mets un bandeau rouge sur le front, m’allume un cigare et sort le carnet sur lequel est couché le début de ma liste de ceux qu’il ne faudra pas oublier. Et, sur la couverture, j’inscris en lettres capitales "QUI ETES-VOUS ?" avant de lui répondre, avec ma plus belle voix cassée : "Ton pire cauchemar !"

13h00 :

Toujours dans mon refus de l’abattement, je décide de me lancer dans un défi à la hauteur de mes angoisses : le nettoyage des fenêtres. Rouleaux de sopalin sous les bras et nettoyant en bandoulière, j’aborde d’abord l’intérieur.

Au bout de quelques longues minutes, alors que je finis le dernier battant, j’ouvre pour pouvoir attaquer l’extérieur. Au même moment, les fenêtres de l’appartement dont les propriétaires ont probablement eu l’audace de filer hors de la capitale pour un châlet dans les Alpes suisses s’ouvrent également. Surpris, je regarde un peu mieux et reconnais la femme de ménage à qui on a dû laisser la clef pour qu’elle puisse entretenir les cent cinquante mètres carré abandonnés par les propriétaires qui ont probablement eu la hardiesse de décamper de la capitale pour une maison en meulière dans la Vallée de Chevreuse.

Elle a l’air fatiguée.

On se sourit et chacun reprend sa tâche, appliqué et concentré.
Alors que je referme les fenêtres maintenant étincelantes, je jette un coup d’œil à ma collègue de l’instant puis, les yeux dans le vague, je me demande combien de ménages il lui faudrait faire, à elle ou aux autres d’ailleurs, pour payer le forfait de 159€ imposé par le groupe privé OGF, leader français du marché des services funéraires, pour six jours de stockage du corps d’un décédé dans la morgue de fortune créée dans un entrepôt de Rungis habituellement réservé à la conservation de produits frais, réquisitionné pour l’occasion par la préfecture du Val-de-Marne, à la demande de Didier Lallement, afin de « répondre au surcroît de mortalité en Ile-de-France », et dont on a confié la gestion à l’entreprise .

Je fais le calcul rapidement dans ma tête.

Alors que le résultat approximatif m’apparaît, mes sourcils se lèvent automatiquement et ma mâchoire se bloque de stupéfaction face à une réalité toujours plus déconcertante. Je jette un dernier coup d’œil à celle qui continue de frotter des carreaux qui ressemblent maintenant plus à des diamants qu’aux simples bouts de verre qu’ils sont supposés être puis me verse une coupe de champagne que je lève discrètement à elles toutes.

19h00 :

La journée se termine.

Le beau temps aidant, l’ambiance est agréable et je m’apprête à passer une gentille soirée en compagnie d’un bon repas et d’une solide dose d’alcool, comme à mon habitude.
De passage dans la cuisine, j’allume machinalement la radio.

"Christophe Castaner demande que le Covid-19 soit déclaré maladie professionnelle pour les personnels du Ministère de l’Intérieur", m’apprend France Info alors que je mesure le riz qui accompagnera mes tomates farcies. Le Ministre de la Santé, Olivier Véran, n’a manifestement pas commenté mais "tu vas voir que, comme d’habitude, les flics seront mieux lotis que les personnels de santé que les Schtroumpfs de la pensée social-démocrate de France et de Navarre vont encore applaudir à tout rompre ce soir", me dis-je alors avec une pointe de mauvaise humeur. "Quand même, j’espère vraiment qu’il y en a un ou deux dans le lot qui y passeront et que, à l’article de la mort, il se diront un truc du genre : "mais je ne comprends pas : pourtant, j’ai applaudi tous les soirs"", enchaîne-je alors, tandis que la pointe de mauvaise humeur laisse la place à un agacement plus prononcé.

"Et puis l’autre mannequin Damart, là, qui, comme d’hab’ fait monter la pression pour qu’on soit tous sur les dents en attendant son allocution de mes burnes alors qu’il va juste nous annoncer qu’on reste en taule jusque début mai… Putain, mais j’en peux plus de ces mecs, sérieux, j’en ai ras-le-cul ! J’EN AI RAS-LE-CUL ! Et la gauche, là, qu’est-ce qu’elle fout bordel ?! Des manifs en ligne ! DES MANIFS EN LIGNE, PUTAIN D’TA RACE !!! HASHTAG PLUSJAMAISCA !!! MAIS ALLEZ MOURIR ; TOUT DE SUITE !!!
"
Et tandis que je hurle tout seul, je prends dans un élan magistral de fureur le plat dans lequel se trouvent les tomates farcies et l’envoie valser de toutes mes forces puis fais de même avec le riz.

Du coup, je n’ai plus rien à manger.

Merde.

Tant pis : je me contenterai de boire.

Jour 27 :

10h00 :

C’est Pâques.

Normalement, à cette heure-là, comme une réminiscence d’une enfance qui s’est tout naturellement effacée avec les années mais qui a eu le bon goût de ne jamais s’être complètement évanouie, je suis, l’œil précis, en train de scruter chaque recoin, chaque aspérité, chaque cachette de l’endroit dans lequel je me trouve. Un panier à la main ; c’est évident. Un panier qui se remplit ; c’est évident.

Normalement, à cette heure-là, mes parents naviguent entre l’hilarité et l’abattement total de voir leur fils, à l’âge où le Christ est monté sur la croix avant de ressusciter, continuer à chercher avec un sérieux papal les œufs et les lapins qu’ils ont cachés quelques heures auparavant.

Normalement, à cette heure-là, on se marre, tous ensemble, devant mon trophée, mon trésor, qu’on regarde avec concupiscence et qu’on s’apprête à attaquer dans les règles de l’art alors qu’on se demande s’il est vraiment trop tôt pour ouvrir le champagne.
Aujourd’hui, je bois mon café, seul, et je n’ai même pas un petit chocolat pour l’accompagner.

13h00 :
 C’est Pâques.

Alors que je me prépare mes saucisses pascales, j’entends Stanislas Guerini, délégué général de La République En Marche, qui assure qu’il est complètement prématuré de parler d’allongement du temps de travail et du report des congés et des rtt, comme le propose avec force le patron du MEDEF, auquel s’est alliée hier la secrétaire d’Etat à l’Economie, Agnès Pannier-Runacher, qui prévenait qu’"il faudra probablement travailler plus que nous ne l’avons fait avant" pour "rattraper" la perte d’activité induite par le confinement et ajoutait que "L’enjeu est de reprendre le travail plein pot".

"Ah putain, j’les adore !", dis-je alors en égouttant les saucisses. "Et les autres valets du service public, là, qui lui filent les réponses avec les questions, j’te jure, faudra pas les oublier non plus, eux…", ajoute-je, avec ma liste en tête, toujours prêt à l’étoffer.

Et c’est tandis que je m’apprête à engouffrer la première Francfort qu’une saynète champêtre, pleine de réjouissantes promesses, se forme dans mon cerveau échaudé :

L’action se passe dans une clairière. Il y fait beau et le soleil passe à travers les quelques interstices qu’offrent les branches irrégulières de l’amas de chênes centenaires et de bouleaux majestueux qui la forment. L’air, qu’on soupçonne doux et, à en juger par les accoutrements du petit groupe présent et que l’on ne voit qu’en plan rapproché, la température probablement estivale ont l’air de se prêter à une manifeste allégresse . Les visages sont décontractés, les rires fréquents et les yeux pétillants.

Le plan s’élargit.

Alors que la caméra s’éloigne petit à petit, sont dévoilées, posées contre les troncs ou aux pieds des protagonistes, diverses carabines, kalachnikovs et autres grenades assourdissantes. Le petit groupe rit toujours de bon cœur.

Tout à coup, les rires s’arrêtent et les regards se font plus sérieux alors que celui qui se dessine comme le chef de la bande de joyeux lurons appelle au calme et au regroupement.
"Mesdames et Messieurs, il va être temps."

"Aaaaaah !!!", répondent alors tous les membres en chœur.

La caméra, tout en décrivant un arc de cercle large, suit le meneur qui se déplace vers le fond de la clairière auparavant en dehors du champ de vision du spectateur. Et c’est au bout de quelques secondes que se dévoilent sous les yeux ébahis de l’observateur, tous reliés par des laisses à un même pieu, solidement ancré dans le sol de terre sèche et compressée qui garantit sa stabilité, tous les membres du gouvernement et leurs amis, à poil, tremblant comme des feuilles, oreilles de lapin sur le crâne et ruban rouge noué autour de la tête.

"On vous laisse quand même quelques secondes d’avance ; on n’est pas des barbares", annonce tranquillement le chef de troupe, tout en coupant les cordes solidement nouées au pieu et qui empêchaient tout projet d’évasion. "Tâchez d’en profiter…"

Et pendant que se dispersent les petits pompons blancs fixés sur les arrière-trains des libérés, l’homme rejoint tranquillement le petit groupe qui affiche désormais une large collection de sourires carnassiers.

"C’est parti ! Joyeuses Pâques, Mesdames et Messieurs !", dit-il alors tranquillement de trois-quarts face caméra.

Noir.

La Francfort toujours plantée sur ma fourchette, elle-même toujours dans ma main et à proximité de ma bouche, sortant à moitié de ma rêverie et après avoir pris une jolie bouchée, les yeux dans le vague, je murmure : "Yippee-ki yay, motherfuckers !"

20h00 :

C’est Pâques.

Demain, c’est le lundi de Pâques.

Après-demain, ce sera le mardi de Pâques.

Après-après-demain, ce sera le mercredi de Pâques.

Après-après-après-demain, ce sera le jeudi de Pâques.

Après-après-après-après-demain, ce sera le vendredi de Pâques.

Après-après-après-après-après-demain, ce sera le samedi de Pâques.

Et à partir de dimanche prochain, on commence à préparer… le 14 Juillet.

Jour 29 :


8h30 :

J’ai une gueule de bois version Hiroshima. Un truc, même la Compagnie Créole, en boucle, pendant 24 heures, ça ne te tabasse pas autant le cervelet. Et les yeux, putain, les yeuuuuux… J’ai l’impression qu’une force extérieure les tient entre des tenailles qu’elle resserre seconde après seconde.

Malgré tout, entre deux charges de l’armée de Sparte qui résonnent dans mon pauvre crâne sans défense, et les mouvements plus que prononcés de mon petit cœur démuni devant une telle adversité, j’arrive à me lever, nu, svelte, musclé, presque gracieux et bientôt élégant, et à rejoindre la cuisine. Je mets de l’eau dans la bouilloire et sort le thym. Pourquoi le thym ? Aucune idée. Mais, comme ça, ça m’a paru sain, donc bon pour soigner mon épique malheur.

Très. Mauvaise. Idée.

Le thym, je ne sais pas, mais la bouilloire…

Parce qu’à un moment, une bouilloire, ça siffle.

Fort.

Ah putain : la souffrance.

Une main sur une oreille, j’éteins le feu de l’autre et décale la bombe chromée pour qu’elle arrête de percer mes tympans de mille et une aiguilles en fusion.
La bouilloire arrête effectivement de siffler.

Mes oreilles, pas.

Les yeux au niveau des genoux, je regarde avec consternation mes quelques branches d’herbe aromatique et le filet de vapeur qui s’échappe du goulot du pot de flotte en aluminium.
C’est décidé : je retourne me coucher.

13h00 :

Moi, j’aime bien les chiffres. J’ai toujours été nul pour les arranger entre eux, mais, en tant que valeur, renseignement, ou information, j’aime beaucoup. Ça cadre, ça donne une idée et, parfois, ça façonne même un paysage. Et aujourd’hui, c’était orgie !

J’apprends donc, qu’apparemment, hier, Emmanuel Macron aurait fait plus de 94% de parts d’audience. 37 millions de personnes l’ont regardé et entendu. Il bat même son propre record de 35 millions qui s’était établi le jour où il annonçait le confinement.

"C’est fou", dis-je alors. "Ça veut quand même dire que plus d’1 personne sur 2 a entendu la même chose au même moment. C’est fou.

Il doit plus en pouvoir, l’autre, là… Même les footeux n’ont pas eu autant de monde, la dernière fois qu’ils ont acheté la Coupe : seulement autour de 25 millions de spectateurs… Pour un ballon, putain…"

J’essaye de ne pas trop m’assombrir et me reconcentre sur ce qui se dit à la radio pour tenter de passer à autre chose.

"Ceci étant, on pourrait quand même se demander où sont passés les 6% restants", m’interroge-je malgré tout. "Alors, on le sait, il y a toujours quelques hargneux, deux-trois coupés de tout et il y a les vieux en train de mourir… Bon. D’accord… Mais ça fait 6%, ça ? 6% ? Ouais, j’sais pas…"

En revanche, apparemment, 6%, c’est aussi le nombre d’infectés en Ile-de-France. Du coup, le mec autorisé du milieu autorisé qui passe dans le poste dit que c’est pas assez pour une immunité collective et que, de fait, il va falloir faire super gaffe quand on va déconfiner. Grosso-modo : on n’est pas sorti d’la merde.

"Sans déconneeeeeeeer ??! On ne l’a pas tous chopé, le virus, pendant qu’on se faisait chier comme des rats morts dans nos pénates ? C’est hyper étrange. J’aurais complètement parié sur l’inverse, moi. Ah mais je suis sur le cul ; on est tous sur le cul ; on est d’accord, hein ?! Sur. Le. Cul." commente-je en sortant mes saucisses de la casserole, dans un mélange d’hilarité et de fureur devant la totale incompétence de tous ces dangereux abrutis qui nous dirigent et le foutage de gueule absolu qui est en cours et qui va nous faire finir à genoux.

Et puis après, évidemment, on a eu aussi droit aux chiffres qui font peur et qui préparent les peuples à accepter une version moderne du servage : la baisse de 8% du PIB, les 24 milliards que va coûter le chômage partiel, et le déficit public qui passe de 7,5% à 9%. Et toutes les autres choses qu’on va devoir payer.

"Ah putain, ça en fait des chiffres, tout ça… Une vraie partouze !", conclus-je alors en achevant ma Francfort.

19h00 :

Je rentre des courses.

"Alors voilà, t’as notre phare dans la nuit qui annonce une date et, direct, t’as tous ces salopards d’égoïstes qui ne se sentent plus, qui sortent, qui ne font plus attention aux gestes barrière ; rien ! J’ai même eu une personne qui était à à peine 90 centimètres de moi dans la queue devant le supermarché ; j’ai mesuré ! Alors qu’on sait que le 11 mai, c’est soumis à conditions. On sait que "c’est une date d’objectif", comme l’a dit le brillantissime Christophe Castaner toujours à la pointe de la langue française. On sait que ça va être progressif. On sait que c’est surtout pour calmer le MEDEF et pas passer pour des glands face au reste de l’Europe. On sait que c’est pour nous maintenir dans un état de sidération et de peur tout en s’assurant un soupçon de sursis de colère. On sait que c’est pour gagner un peu de temps. On sait qu’à part ça, ils n’ont toujours AUCUNE idée de ce qu’ils font. On sait tout ça. Mais non, ces pauvres cons veulent impérativement recommencer à vivre normalement. MAIS VOUS ETES MALADES, BANDE DE SOUS-MERDES ?! VIVRE ?! MAIS VOUS ÊTES FOUS ! MOUREZ ! MOUREZ ! ASSASSINS !!! Ça donnera au moins un peu de crédibilité à tout ça…"

Jour 31 :

9h00 :

Parfois, dès le matin, comme ça, tout s’aligne parfaitement. La nuit a été agréable, le ciel est bleu, l’air est doux, l’eau de la douche est immédiatement à la bonne température, le café sent bon et le tabac est moelleux. Je suis de très bonne humeur.

Frédérique Calandra est Maire du XXe arrondissement de Paris depuis 2008.
Opportunément passée sous la bannière LREM en 2019 en vue des élections municipales après avoir été une proche de Delanoë et d’Hidalgo, c’est manifestement une très bonne Maire : la transformation sociale d’un des anciens bastions populaires de la capitale a été tellement réussie qu’elle en a fidélisé la clientèle au point de permettre à Eric Pliez, qui l’a remplacée à la tête de la liste "Paris en commun avec Anne Hidalgo", de remporter 38,1% au premier tour, démontrant ainsi la confiance et l’attachement que portent les nouveaux habitants de l’arrondissement à la politique cycliste de la Mairie de Paris que Madame Calandra a elle-même magnifiquement relayée lors de son dernier mandat. Au soir du premier tour, d’aucuns peuvent imaginer que le sentiment a dû être mitigé.

Néanmoins, avant d’être probablement strictement annulées, les élections ayant été suspendues, comme chacun sait, l’édile, de fait, toujours en place, continue à endosser le rôle aussi consciencieusement que possible ; qu’elle en soit louée. Et c’est ainsi que devant le nombre important de dénonciations pour non respect des règles de confinement, elle se fend d’un communiqué à l’attention de ses zélés administrés dans lequel elle rappelle que le 17 est un numéro d’urgence et qu’il ne saurait être encombré pour des histoires de barbecues illégaux ou de sorties intempestives du chien. Elle y indique également qu’en collaboration avec la police, le terme est bien choisi, elle a mis en place un numéro de téléphone spécialement conçu pour.

Parfaitement égayé par cette délicieuse nouvelle, exemple parfait du sérieux et de l’intransigeance avec lesquels nos responsables politiques prennent l’affaire en main, je me dirige vers la cuisine, ouvre un placard et en sors une bouteille de calva dont je verse une partie du contenu directement dans la cafetière.

13h00 :

Comme tous les jours à la même heure, j’allume la radio. Aujourd’hui, je suis très heureux d’apprendre, grâce à un ponte d’un CHU mosellan, que la "tendance" d’avril 2020 aux urgences, c’est le retour des pathologies traditionnelles comme les classiques problèmes cardiovasculaires et neurovasculaires.

Un peu abasourdi par le choix de l’expression mais sentant monter en moi l’étincelle du rire salvateur, je me saisis de la spatule en bois qui traine devant moi et enchaîne, tel un Léon Zitrone au meilleur de sa forme : "Tandis que la collection précédente, mars-avril édition Covid, elle, incroyable ! est en baisse.

Mais la mode étant un éternel recommencement, pas de désespoir pour ceux qui ont investi dans ce qui était annoncé comme la pièce maîtresse de ce début de printemps : le grand Delfraissy, patron de la santé, insiste d’ailleurs quant au fait que nous n’avons aucune preuve qu’avoir eu le virus une fois permette une immunisation du sujet, ce qui, non content de laisser une deuxième chance aux vieux récalcitrants, remet également en cause l’idée même de l’efficacité d’un vaccin. A vous les studios."

"HA !" Je ris. Une fois seulement.

Puis, je pose la cuiller de bois, l’œil vide.

Et alors que je sens l’ombre du 11 mai s’envoler de mon épaule, je plonge les saucisses de Francfort dans l’eau bouillante.

19h00
 :
On sonne.

Je suis surpris.

On re-sonne.

Je vais ouvrir.

Devant moi, un grand gaillard, tout de noir vêtu : jeans épais, blouson de cuir et casque de moto, visière fumée baissée ; l’image est impressionnante.

Il me demande si je suis bien moi. Je lui réponds que je suis bien moi.

Il me tend un sac et me dit :

"Excusez-nous pour le retard ; c’est l’enfer pour se déplacer, en ce moment.

- Ah oui, ces salauds de grévistes…", réponds-je sans même savoir pourquoi.

Un blanc.

"Non, le confinement.

- Ah oui, pardon, c’est vrai.", dis-je alors sans émotion aucune, comme dans une espèce de léthargie maîtrisée.

"Alors, vous le prenez, le sac ?

- Oui-oui, excusez-moi", articule-je, toujours aussi apathique et en tendant le bras.

Un blanc.

"Et bien, au revoir, Monsieur. Et bonne soirée.

- Merci. Vous aussi."

Je le vois descendre les escaliers et remarque, de chaque côté, un petit bout de fourrure blanche entre son casque et son blouson. "Probablement des bouts de la doublure de son col", pense-je alors.

Je ferme la porte et retourne dans le salon, comme hypnotisé, le sac à la main, et m’assois sur le canapé.

Au moment où ledit sac touche le sol, je sors de ma torpeur et me rends compte que je n’ai même pas regardé ce que je venais de récupérer.

J’avance la tête au dessus de l’ouverture.

Des œufs par dizaines, des cloches, des figurines… tous en chocolat. Les papiers et les matières colorés étincellent de mille feux alors que la lumière du plafonnier réfléchit sur eux.
Et au fond du sac, un lapin. Sur une moto.

Mes yeux brillent. Je souris.

LdG