Félix Fénéon a un compte twitter. C’est évidemment un peu étonnant quand on sait qu’il est mort en 1944. Mais somme toute, Fénéon a toujours été assez surprenant. Et qu’il soit un fantôme high tech n’est qu’un témoignage supplémentaire de sa capacité à infiltrer les moyens modernes de communication pour semer la perturbation. Comme c’est souvent le cas pour les fauteurs de troubles, les incasables, les irréguliers, la mode finit par le rattraper. Elle y a mis du temps, c’est une petite consolation, mais ça y est, c’est parti, il a droit à deux expositions, et diverses publications.

Le Musée du Quai Branly, qui organise la première, Félix Fénéon (1861-1944) - les arts lointains ( 28 mai- 29 septembre), le présente comme « Anarchiste, critique d’art, éditeur, directeur de galerie, collectionneur passionné » qui aurait « défendu une vision décloisonnée de la création au moment du basculement de l’art vers la modernité et œuvré pour la reconnaissance des arts extra-occidentaux » . Parfait exemple de marketing culturel, docile fourrier des valeurs néo-libérales, voici un Fénéon délicieusement présentable. On pourrait quasiment le soupçonner d’avoir été un charmant bobo un peu taquin, mais assez raisonnable pour se lancer dans l’investissement rentable, et si contemporainement ouvert à l’altérité… Autrement dit, on nous vend un anti-Fénéon. FF, comme il signait souvent, n’était pas un radical de salon, et pas davantage un prototype d’animateur culturel bien-pensant. Pire, il choisit d’être, sans tapage, sans mode d’emploi, et sans plan de carrière rentable, un irréconciliable.

Il fut effectivement anarchiste, mais en un temps où l’anarchisme n’avait rien d’inoffensif. Au nom de la « propagande par le fait », censée provoquer la prise de conscience populaire, entre 1892 et 1894 les attentats se multiplient, les exécutions aussi. Ravachol, l’auteur probable du refrain « Si tu veux être heureux, nom de dieu ! Pends ton propriétaire, Coupe les curés en deux, nom de dieu ! Fous les églises par terre.. » s’en prend à des représentants de la justice : 2 morts, sept blessés, guillotiné. Auguste Vaillant jette une bombe dans la Chambre des députés, quelques blessés, pas de mort, il est quand même guillotiné. Emile Henry mérite un sort à part. C’est un persévérant, qui veut faire sauter le siège de la Compagnie des mines de Carmaux, après la longue grève des mineurs. La bombe est repérée par le concierge, portée au commissariat des Bons-Enfants, 5 morts. Il récidive, une semaine exactement après l’exécution de Vaillant, au Terminus, un café proche de la gare Saint-Lazare, fréquenté , pour le citer, par « ces employés qui haïssent le peuple plus encore que les gros bourgeois ». En attendant le bon moment, il y buvait un verre, et fumait un cigare, qui lui servit à allumer sa bombe. Vingt blessés. Emile Henry ne montrera aucun regret : « Dans cette guerre sans pitié que nous avons déclarée à la bourgeoisie, nous ne demandons aucune pitié. Nous donnons la mort, nous saurons la subir ». Guillotiné. La même année, le président de la République Sadi Carnot est tué par un anarchiste. En 1897, ce sera le président du Conseil espagnol. L’année suivante, Elisabeh d’Autriche. Et en 1900, le roi d’Italie. C’est dans ce cadre que Fénéon est anarchiste. Ecrit dans les revues les plus virulentes du mouvement. Fréquente des dangers publics. Dont Emile Henry. Tout en étant fonctionnaire au ministère de la Guerre.

Quelques jours après l’attentat d’Auguste Vaillant, la loi de 1881 qui ne punissait que la provocation directe est modifiée. Les « lois scélérates » se mettent en place. Elles visent particulièrement les groupuscules anarchistes, auxquels tout type de propagande est interdit. La police procède à de nombreuses arrestations de militants connus, pour affiliation à association de malfaiteurs. Lors de leur procès, le célèbre « procès des Trente », la cour décide qu’il sera interdit de reproduire certains interrogatoires, dont celui de Jean Grave, le responsable du journal La Révolte, « attendu que cela pourrait être employé pour faire de la propagande anarchiste ». Bien vu. Mais la cour aurait dû aussi se méfier du long et flegmatique Félix.

«  Etes-vous un anarchiste, M. Fénéon ? 


—  Je suis un Bourguignon né à Turin. 


—  Vous étiez aussi l’ami intime d’un autre anarchiste étranger, Kampfmeyer ? 


—  Oh, intime, ces mots sont trop forts. Du reste, Kampfmeyer ne parlant qu’allemand, et moi le français, nos conversations ne pouvaient pas être bien dangereuses. 


—  On vous a vu causer avec des anarchistes derrière un réverbère. 


—  Pouvez-vous me dire, monsieur le président, où ça se trouve, derrière un réverbère ? »

Fénéon l’impassible et désormais ex-fonctionnaire fait un succès. Ils seront tous acquittés, sans doute pour ne pas risquer de représailles. Plus tard, Fénéon se rapprochera progressivement des communistes, avec le sens du panache qui le caractérise. En 36, il hisse le drapeau rouge sur le toit de son immeuble. En 1943, il veut léguer sa collection à un musée de Moscou. La guerre ne facilite pas l’affaire.

On comprend que la version des musées préfère le « vendre » comme anarchiste, sans insister, et mette en avant sa « réussite » sociale. Il sut « concilier carrière de fonctionnaire modèle, engagement artistique et convictions anarchistes », et s’épanouir en « collectionneur exceptionnel », comme le dit sans frémir le Musée de l’Orangerie, qui prendra la suite d’Orsay, avec Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse ( 16 octobre 2019- 27 janvier 2020)… Ah, on a les idéaux qu’on peut. Non. Fénéon fut un dandy austère (pléonasme), qui avait des dettes chroniques auprès de ses bottiers. Il aidait financièrement ses camarades et, n’étant ni un héritier ni un rentier, connaissait lui-même des fins de mois difficiles. Il eut le courage d’appuyer concrètement un mouvement politique qui pouvait le mener (et le mena) en prison. Et il eut le courage de ne jamais oublier que politique, morale et esthétique sont indissociables. Ce qui lui permit de saluer les briseurs de codes, les ouvreurs de mondes. D’où son soutien à Georges Seurat, Paul Signac, aux premiers Futuristes, à Paul Gauguin, etc. D’où sa décision de publier les Illuminations de Rimbaud, et les Derniers vers du très bousculant Jules Laforgue. Et de traduire Dostoïevski. D’où son intérêt pour l’art « des lointains ».

De façon remarquable, et merveilleusement choquante par les temps qui courent, il ne chercha ni la reconnaissance sociale, ni à devenir un artiste. Il collabore assez fugacement à des journaux où il ne signe pas, travaille une vingtaine d’années pour la galerie Bernheim-jeune pour un salaire modeste, dirige une maison d’édition, La Sirène, qu’il coule avec brio, et ne laisse d’autres œuvres que ses chroniques, souvent non signées, ou signées d’un pseudonyme, et ses Nouvelles en trois lignes, réécriture sèche et sardonique de faits divers, intensément réjouissantes et d’un très mauvais esprit, ce qui fait d’ailleurs que la collaboration de Fénéon au Matin ne durera que quelques mois. En bref, il est l’opposé de l’adapté à l’échine souple, du retourneur de veste, et du critique persuadé qu’il doit s’accomplir par une œuvre. Il y a déjà là de quoi rêver. Mais que la pertinence saisissante de ses choix et de ses imperturbables chroniques ait trouvé accueil et rayonnement laisse encore plus songeur.

C’est peut-être La Revue blanche, que Fénéon, succédant à Léon Blum, dirige de 1896 jusqu’à son arrêt, en 1903, qui cristallise la réponse. Mécénée par les frères Natanson, elle publie Proust, Jarry, Apollinaire, propage les pamphlets de Tolstoï, soutient Strindberg. Claude Debussy y collabore. Les Nabis y sont à l’honneur, ainsi que Vallotton ou Bonnard. Mais en même temps, sur fonds d’essor du syndicalisme révolutionnaire, de création de la C.G.T. (1895), de puissants mouvements sociaux, elle prend parti dans les grands débats diviseurs. Elle est dreyfusarde, dénonce le génocide arménien, attaque la colonisation. Autant dire qu’elle pratique l’engagement tant politique qu’esthétique. Et qu’artistes et essayistes choisissaient alors leur camp, avec netteté, à contre-courant du pouvoir et des normes. L’avant-garde artistique se reconnaissait politique, les avant-gardes politiques savaient que leur lecture du monde, leur conception du changement impliquaient un point de vue sur l’art. Sur l’art. Par sur la culture. C’est ainsi que Fénéon, celui que Jarry surnommait « celui qui silence », devint un critique déterminant, un acteur essentiel des perturbations de son temps.

Ca faisait belle lurette que les arts « se décloisonnaient » (toujours curieux de voir que notre époque croit tout inventer), mais c’est en revanche peut-être en France l’un des plus beaux moments de l’engagement : qui ne peut qu’être et politique et social et esthétique. En même temps. Rien à voir bien sûr avec les messages plaqués sur les formes dûment validées par le marché. Rien à voir non plus avec les références polies des divers partis au mystérieux « lien social ». On ne va pas réinventer la Revue blanche, ni Fénéon. On peut au moins rappeler l’absolue nécessité de la conjonction des avant-gardes. Et commencer à commencer à en faire éprouver la mortifère absence.

Evelyne Pieiller

Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes, Phébus (Libretto), 2019, 8, 10 euros. Egalement, Œuvres plus que complètes, Librairie Droz, 1970, en deux volumes, édition de Joan Halperin.