Le monde du jazz français est petit. Tout petit. Peuplé exclusivement de fans et de connaisseurs. Tout se raconte, tout se sait.
Le mot court qu’il aurait un problème, un souci : il tremblerait. Comme très souvent, la salle est remplie à ras bord. Mais, ce soir, dans cet endroit parfaitement recommandable qu’est Le Triton, pour le troisième des quatre concerts du programme imaginé par l’équipe, Quarte Blanche, et dont cette série est baptisée Remembering, l’électricité est palpable ; une électricité différente de celle créée par l’excitation ; une tension. Ici, on vient voir celui que beaucoup imaginent déjà mort et enterré.

Aldo Romano est une bizarrerie dans le monde du jazz : ce n’est pas une bête de technique et n’a jamais essayé de le devenir, il ne cherche pas le star system ou l’événement chic et joue essentiellement avec les musiciens avec lesquels il a déjà passé une grande partie de sa carrière, ou ceux qu’il découvre ou fait découvrir : fameux souvent, ce sont avant tout des compagnons de route ; enfin, compositeur, pour lui ou pour les autres (Claude Nougaro, par exemple), toujours dans la recherche de la mélodie, il ne tombe pas dans les mesquins clichés du style, notamment les pires : la citation permanente et l’entre-soi. Aldo Romano, finalement, pour avoir contourné les postes de douane mis en place par l’intelligentsia jazzeuse post soixante-huitarde n’est pas très aimé des purs qui, préférant sûrement qu’il jouât ad vitam avec des gens comme Petrucciani, Steve Lacy ou Don Cherry, le regardent généralement de haut, un peu comme le André Rieu du jazz. Mais oublions les vieilles rancunes : on vient voir un mort en sursis.
Benita, son « ami de toujours » à la contrebasse, Glenn Ferris, ce « fabuleux tromboniste » et Yoann Loustalot, « musicien raffiné »* qui remplace parfaitement Paolo Fresu à la trompette : ce soir on vient voir Palatino, l’un de ses projets les plus connus et l’un des plus personnels, bourré de ‘’tubes’’ que, même le plus hermétique au jazz, a déjà entendus.

Coupons court, je ne vais pas vous faire une recension type Jazz Mag mais, rapidement, ça donnait ça : Benita admirable d’écoute et de complicité avec le batteur, musical, à la fois discret et extrêmement présent quand il le faut, Glenn Ferris puissant et électrisant et Loustalot très élégant et chantant. Et surtout, putain : quelle cohésion ! Voilà : ça, c’est un groupe, pas quatre étrangers qui se voient pour cinq concerts et répètent quelques heures avant pour la première fois.
Et d’un groupe, il y en a besoin.
Aldo Romano tremble ; c’est vrai.
C’est assez déstabilisant.
Probablement beaucoup plus pour lui que pour nous ; c’est vrai.
Ou pas.
On ne contrôle plus ? Et bien on réduit. Encore. Encore. On laisse respirer. On laisse chanter. Et on relance. Brrrrrla ! Roulement écrasé sur la caisse claire, grosse caisse et crash sur le premier temps [1], et on envoie ce drive sur la ride (la grosse cymbale à droite), ce tchi-tiki-tchi-tiki-tchi frénétique, rugueux, inimitable, qui emmène tout ça comme une damnée locomotive [2] qui s’emballe sans jamais dérailler. Et puis on arrête pendant deux mesures. Quatre. Huit, s’il le faut. Et c’est là que Bénita, Ferris et Loustalot te comblent l’absence comme si c’était prévu dès le début pendant que, devant une salle au souffle court, Aldo Romano bouillonne avant de porter, à nouveau, le coup de tonnerre qui te rappelle que, tout ça, finalement, c’est bien plus vivant que 95% de la production, coincée entre un ‘’jazz moderne’’ vieux de plus d’un demi siècle dont beaucoup ne se sont jamais remis, des pseudo expérimentations sonores paresseuses et un free moribond qui a perdu toute vigueur, à supposer que, en dehors d’Ornette Coleman et deux-trois autres, il en ait déjà eue.
Pendant ce temps-là, ‘’le vieux’’, ‘’le tremblotant’’, ‘’la vieille chose’’, ‘’le variéteux’’, celui que tout le monde (en dehors de son public plus habituel, évidemment) venait voir une dernière fois pour pouvoir dire qu’il y était, lui, autant par obligation que par la conviction qu’on ne va pas s’arrêter pour si peu, il réinventait son jeu et appliquait concrètement le concept : précepte ultime de Miles Davis que tous les aspirants et confirmés du coin oublient dès qu’ils ont le biniou entre les mains : une note ; mais la bonne.

La semaine d’après, pour son quatrième et dernier concert de la série, il invitait le grand Texier et leurs cinquante ans d’amitié à la contrebasse, Géraldine Laurent qui ne boit que du champagne avant de monter sur scène avec son sax alto et un impeccable Mauro Negri à la clarinette. Pour ceux qui n’y connaissent rien, grosso modo, dans leurs genres respectifs, un peu comme l’équipe du concert précédent, c’est le top.
Encore une fois, la salle est pleine à craquer. Toujours cette même électricité, cette même tension.
Mais cette fois, il ne tremble plus.

LdG

* Citations issues du texte de présentation de la soirée, écrit par Romano lui-même.

Quarte Blanche à Aldo Romano, Remembering #3 - Palatino
17/05/19
Le Triton (11bis, rue du Coq Français - Les Lilas)

[1Un sacrilège dans le monde corseté du deux et quatre.

[2Après la rédaction de cet article, alors à la recherche des dates exactes, on lit sur le site du Triton :
« Palatino. Colline de la Rome des Césars. Pour moi le nom du train de Paris à Rome, qui m’emmenait en vacances avec mes parents, et plus tard rejoindre mes amis, musiciens ou fiancées. En train, surtout en 3e classe, on entendait le bruit rythmé des rails frottés par l’acier des roues. Alors je chantais des heures entières. Accompagné par ce tempo. »
Pour une fois que le ramage du jazzeux se rapporte à son plumage, cela valait le coup de le mentionner.