Il fut un temps où les oreilles divisaient. Les pompes aussi. 7 centimètres de talon et des paillettes d’un côté, une paire d’Oxford ou de Converses défoncées d’un autre. On ne se mélangeait pas, et à l’attitude faussement flower power des amoureux des rouflaquettes et des boules à facettes répondait le dédain rigolard du crêteux adorateur de Kro et de guitares désaccordées. Au milieu de tout ça, à l’écart mais bien présent, un chevelu qui aime le cuir, les feux d’artifice, la bière tiède et le son qui te colle au mur : le hardos, souvent considéré comme le crétin de service qui aime péter avec ses potes et qui manque d’une évidente finesse et d’une conscience politique affirmée. Nous sommes en 77, on écoute Gloria Gaynor OU les Sex Pistols OU les descendants de Led Zep, voix perchées et maquillage outrancier, Kiss et son « Love Gun » et « Sin After Sin » de Judas Priest. Le rhythm and blues de Sylvester éteint et le petit bourgeois s’emparant du mouvement, le disco et le punk périclitent finalement bien vite. Le hard qui va très vite s’appeler metal, pas : il évolue.

Plus vite, plus fort, plus violent, ainsi arrivent « Ace Of Spades » de Motörhead en 80 et « Show No Mercy » de Slayer en 83. On ne chante plus, on gueule, les tatouages se montrent fièrement comme l’apanage du mauvais garçon, les têtes de mort se portent en patch ou pendentif, on reprend le pogo des punks, la double grosse caisse est maintenant presqu’obligatoire et les guitares sont de plus en plus saturées. Le côté bon enfant du heavy de la fin des années 70 laisse place à l’image d’une musique de furieux au public malsain, quoique considérablement rétréci. Très vite, et jusque 94, le genre se divise en de nouveaux sous genres, thrash (le Big 4 : Anthrax, Metallica, Slayer et Megadeth, groupes fondateurs, dès 81, énormes succès), death (Death, Cannibal Corpse, Deicide), black (Mayhem, Immortal, Emperor), toujours plus intenses, toujours plus agressifs ; le metalleux est dangereux, intimide, et les légendes urbaines ou les faits avérés de bagarres générales, d’incendies d’églises et de meurtres norvégiens font leur office : Papa et Maman ont peur de ce parfait exutoire, de cette libération totale pour jeunes rebelles et désœuvrés qui trouvent là enfin une raison à leur jeunesse.

Cependant, en 94 et 95, justement, à la suite du formidable Rage Against the Machine qui dès 91, parallèlement aux mélopées grunge doucement désespérées et désespérantes de Nirvana, Soundgarden ou autres Pearl Jam et Alice In Chains, offre un mélange unique de phrasé rap et d’instrumentations mêlant groove et metal, arrivent Korn et les Deftones qui ouvriront le bal de ce qui va s’appeler le neo metal, version allégée et bien plus accessible de ce qui se faisait quelques années avant. On ajoute très vite des samples, on porte les mêmes futals que les rappeurs et les skateurs, on crie de moins en moins mais les guitares sont toujours aussi saturées et on joue aux jeux vidéo ; la production est plus propre, le mal-être prend la place de la colère. Les radios rock « généralistes » les passent en boucle, les parents sont rassurées : le succès est mondial et immédiat, parfois à raison. ENFIN, le metal redevenait une poule aux œufs d’or et il paraissait strictement impensable aux diverses majors de le laisser tomber.

Alors que la communauté très doucement montante de furieux fans (car les metalleux sont des fans à la fidélité indéfectible), communauté qui faisait fuir celle du garage double et du labrador, continuait de s’épuiser à quelques centaines dans les salles obscures ou festivals confidentiels, redoublant d’efforts pour se différencier les uns des autres à grands coups de mélanges et de bâtardisations stylistiques, laissant petit à petit les querelles de chapelle au vestiaire, le neo, lui, passé « nü » au début des années 2000, remplit les Zénith et les biffetons coulent à flot, notamment grâce à la marée de « merch », les produits dérivés, qui s’écoulent par containers entiers à la fin de chaque concert. Le metal devenu non seulement fréquentable et rentable mais aussi dans l’ère du temps, l’angoisse d’avoir un enfant sataniste s’évapore et la jeunesse peut tranquillement continuer de grandir au son des guitares crépitantes et des « cris de gorets », avec plus ou moins d’intensité, il est vrai.

Ceci étant, comme vous pourrez aisément l’imaginer, il n’y a pas que le metal dans le monde du rock et il est l’heure de s’intéresser au successeur du grunge (qui a vu sa fulgurante ascension stoppée net par le tragique suicide de Kurt Cobain, meneur de Nirvana qui, lui, aura au moins eu la décence de faire ce qu’il chantait à longueur de chanson) : l’emocore, ou emo pour les initiés fainéants et, d’ailleurs, à tous ceux-là qui pourraient me lire, attendez avant de hurler, merci. Pour les autres qui pourraient se demander : « pourquoi les initiés fainéants hurleraient-ils ? », une petite explication s’impose, accrochez-vous, on va faire simple. 1976, le punk avec les Pistols : du rock’n’roll avec une batterie qui fait « paki-paki-paki-paki-pa » et un chanteur, Johnny Rotten, dont la voix déraille à chaque phrase et crache sur l’ordre établi avec élégance et hauteur de vue. 1978, fin des Pistols, donc du punk (oui, je sais, il reste les Clash et les Dead Kennedys, détendons-nous) et début du post punk avec Public Image Ltd (PIL, fondé par le même Rotten qui reprend son nom, John Lydon) ou Wire qui bifurque admirablement de l’un à l’autre avec « Chairs Missing », post punk qui gardera du punk le côté chanson dissonante et y ajoutera la liberté formelle, aussi bien au niveau tempo, souvent moins rapide, au niveau mélodique, n’ayant pas peur de se rapprocher de la pop music mais se basant essentiellement sur la répétition et le principe de l’épure de la transe -ce moment où ça change d’accord et que tu as l’impression de respirer pour la première fois depuis trois minutes, ou même qu’au niveau temporel puisqu’on voit poindre de plus en plus de chansons dépassant les 5 minutes. Fin 70, début 80, arrive le punk hardcore, qui continuera fortement jusqu’au milieu des années 90, un punk plus sec, plus rapide et plus violent, toujours « paki-paki-paki-paki-pa », mais qui dissone moins et gueule plus ; et qui est essentiellement américain (Blackflag, Minutemen, Minor Threat).

Fin 80, début 90, place à la première vague de post hardcore qui, à l’instar du post punk, va se rapprocher de la mélodie mais, ce coup-ci, en gardant un peu plus de l’approche puissante de son prédécesseur direct. Grosso modo, c’est plus riche, plus varié, plus recherché et plus chantant (Drive Like Jehu, Fugazi, At The Drive-In). Milieu - fin 90, enfin, arrive l’emocore. Là, ça va être clivant. Concrètement l’emo, ce sont des gamins tout tristes qui s’habillent en noir, entre skateur et gothique, qui ont écouté du hardcore, du post hardcore, et qui veulent pleurer sur une bande son guillerette du genre, en exacerbant le côté mélodique du post hardcore (certains groupes de post hardcore se définissent aussi comme emo, d’où le côté clivant, d’ailleurs, je ne m’attarde pas). De l’« emotional core », quoi. Soyons clairs et partiaux, il y a UN album d’UN groupe qui éclate tout sur son passage, recueil d’hymnes adolescents américains, coincés entre le garage des parents, le lycée, le skatepark et l’ennui des dimanches des banlieues américaines : « The Black Parade » de My Chemical Romance. Basta. Alors évidemment, on pourrait se demander pourquoi je vous parle de ça alors que c’est censé être un article sur le metal. Soit. Et pourtant, non content de vous faire un brin de culture, bande de béotiens, si je vous raconte tout ça, c’est qu’il y a, vous l’aurez sûrement deviné, entre notre sujet et ce dernier exemple, un point commun : la tranche d’âge.

Un adolescent, c’est triste, toujours. Les hormones. C’est en colère, toujours. Les hormones. On ne le comprend jamais, toujours. Le shit. Alors quoi de plus normal que d’avoir une musique qui mélange tout ça ? Si le death metal et le punk hardcore ont eu une certaine propension à se mélanger dans un mouvement parfaitement naturel pour former le deathcore (Dying Fetus, par exemple), d’autant plus qu’un style de metal du même nom (hardcore) a fait son apparition à la fin des années 80, le neo, lui, dans le même mouvement naturel, mais grassement financé par l’industrie du disque ce coup-ci, en profitant au passage pour aiguiser les guitares plus proprement qu’après un nettoyage à l’eau de javel et virer presque tous les samples et les grooves des rythmiques au profit d’une pseudo sauvagerie tout droit sortie du manuel du "bon petit coreux moderne", le neo, donc, a eu la même propension à se mélanger à l’atavisme dépressionnaire de l’emo pour former le metalcore, dès le début des années 2000. Et, en toute logique, ça marche : l’adolescent d’aujourd’hui dont le grand frère écoutait Korn, n’a plus les parents sur le dos et Papa pour lui dire que, de son temps, « on n’écoutait pas cette musique de sauvages » puisque lui-même faisait possiblement tourner sa crinière passée sur du Iron Maiden ou du Slayer. Et, surtout, parce que tout danger est écarté : écoutez-les, entre deux hurlements étriqués, essayer d’insérer le trémolo d’un imitateur de troisième zone de Frankie Valli après un breakdown (passage obligatoire de toute chanson de metalcore où le temps est comme suspendu avant de repartir sur une partie lourde pendant laquelle le tempo est divisé par deux ou par trois dans le but de faire sauter les gens et ressentir un maaaaaax de violence, en toute propreté), trémolo dans lequel tu ressens toute la souffrance des petits bourgeois, blancs, de banlieue à piscines, avec leurs casquettes et bonnets vissées sur la tête, leurs tatouages tout mignons sur les bras (et plus) que ne recouvrent pas leurs t-shirts trop longs, leurs écarteurs et leurs barbes, quand ils les font pousser, faussement de trois jours pourtant parfaitement taillées par le « barber » du coin.

Alors même si, évidemment, il y a toujours une palanquée de groupes pour continuer, toujours les mêmes depuis 15 ans, toujours pareil depuis 20 ans, manquant pour la grande majorité cruellement de l’inventivité et de la prétention qu’avaient les anciens qui n’en finissent pas de mourir à leurs débuts de vouloir changer le monde en mettant à feu et à sang les convenances (anciens qui pour la plupart tournent encore et sont devenus, entre temps, cultissimes et donc… rentables, eux aussi), aujourd’hui, il ne s’agit plus d’aller plus vite, plus fort, pour faire chier le monde, mais de faire pleurer et la midinette et le boutonneux en phase de rébellion Desperados Red qui rentrent faire leurs devoirs entre le lycée et le concert auquel Maman les amène. Il ne s’agit plus de hurler pour arracher les tympans du bon goût mais pour te faire comprendre à quel point tu n’es pas tout seul dans ta tristesse et te permettre d’extérioriser ton sentiment contradictoire de besoin de baston tout en serrant dans tes bras, Fifou, ton ours en peluche rose. Il ne s’agit plus de faire peur à tes voisins mais de pouvoir leur faire dire en toute sécurité qu’« il faut que jeunesse se passe » après avoir reluqué tes mèches de cheveux rouges quand tu leur ramènes le chien que tu as promené pour 10 balles en espérant pouvoir économiser assez pour compléter les étrennes de Mamie et te payer, avec peut-être l’aide de tes parents, trop contents que « tu fasses tes propres expériences », un ticket pour, par exemple, le Hellfest, l’un des plus gros festivals de metal du monde tout autant fréquenté par les ex-adolescents venus voir pour la trentième fois les groupes qui les accompagnent depuis tout ce temps que, et de plus en plus, par les actuels adolescents de 18 et +, parés de leur t-shirt H&M Metallica « vintagisé » en usine, en grande partie venus acclamer les Justin Bieber de la saturation et les « cultes » qu’ils mélangent indistinctement (« mais on s’en fout, c’est cuuuuuulte ») en s’enfilant des bières sans bulles en pétant et en pogotant vaguement dans la boue, déguisés en Luigi et montrant leur cul aux caméras, pour reproduire l’image de bisounours demeuré que les médias ont fini par réussir à coller au « metalleux moyen » ; médias qui ont d’ailleurs permis au trentenaire trop heureux de tenter lui aussi « l’aventure Hellfest » de (re)découvrir la chose il y a quelques années et de développer depuis une passion intermittente mais strictement inébranlable pour les « musiques violentes mais bonne ambiance » comme Slipknot, Mass Hysteria ou… Slayer, dont "celle qui va super vite, là" est toujours la chanson préférée et pour lequel il a versé une petite larme à l’annonce du fatidique dernier concert. Et tout ce petit monde (en dehors du fan mentionné plus haut et évidemment toujours présent), ivre de dizaines d’heures de concerts à peine vus et de bière flasque, les poches vides, épuisé par le manque de sommeil et d’hygiène, encore hilare mais sans voix d’avoir trop gueulé « apérooooooo » toutes les demi-heures, heureux d’avoir pu « y être » et de faire l’admiration et l’envie de ceux qui n’ont pas pu s’y rendre parce que « les places sont parties trop vite » (ou autres ), se retrouvera probablement l’année d’après (si l’affiche de Salidays n’est pas ouf), entouré du halo de la bienveillance générale, et surtout, SURTOUT, dans la bonne humeur… et le respect du Seigneur.

Mesdames et Messieurs, le metal est mort. Vive le metal.

LdG

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