Je n’essaierai pas dans cet exposé de dire si oui ou non, nous (notre époque, notre culture, notre région du monde…) sommes entrés en décadence. Sans être un nietzschéen impénitent, je crois cependant utile de suivre la recommandation que le philosophe donne dans les fragments de cette œuvre abandonnée, La Volonté de puissance. Nietzsche mettait en effet en garde contre cette notion de décadence en disant qu’elle est très ambivalente puisqu’elle renvoie à des processus par lesquels les forces s’affaiblissent et qu’elle renvoie à des processus par lesquels les forces peuvent se régénérer. En revanche, je m’interrogerai sur le sentiment de décadence qui affecte aujourd’hui une grande part des populations européennes et notamment françaises. En d’autres termes, il n’est pas sûr qu’il y ait plus (ou moins) de décadence aujourd’hui qu’hier, mais ce qui est sûr, c’est que le sentiment de décadence est à son comble. J’essaierai donc de donner quelques éléments expliquant ce sentiment en explorant quelques mutations ayant touché le cœur de notre culture.

Le sentiment de décadence – Dany-Robert Dufour

A la fin du XIXe siècle, il y eut des artistes qui se proclamèrent décadents. Sur fonds d’échecs de tentatives révolutionnaires, de transformation de la société, d’interrogations sur la liberté réelle de l’individu, d’attentats anarchistes et de déconsidération du personnel politique, ils pratiquèrent la dérision, la recherche de formes « dissidentes », pour affirmer leur refus de l’ordre établi et de ses valeurs : Zutistes, Incohérents, Huysmans, Laforgue, Satie etc. Que signifia cette « décadence » ? Qu’ont-ils détruit, qu’ont-ils inventé ? Vers la fi n du XXe siècle, un courant de pensée affirma qu’il n’était plus possible de croire au progrès, au pouvoir de la raison, à une quelconque hiérarchie des valeurs : célébrant la déchéance plus que la décadence de l’Art majuscule, le « post-modernisme » eut une influence considérable tant sur les avantgardes que sur les décideurs. Place au relativisme esthétique, au fragment, au décloisonnement, fi n de la « création » comme achèvement, fi n de la recherche de sens, au profit de la sensation… Que signifie cette mutation de la définition de l’art, du rôle de l’artiste, sur fonds de questionnement du sens de l’histoire collective ?

Evelyne Pieiller

Dany Robert Dufour

Dany-Robert Dufour est philosophe, anciennement professeur des universités. Il a été directeur de programme au Collège international de philosophie. Derniers livres parus : Le divin Marché (Gallimard), La Cité perverse (Gallimard), Le délire occidental (LLL), Pléonexie : [Dict : « Vouloir posséder toujours plus »] (Le Bord de l’eau).
Evelyne Pieiller est membre de la rédaction du Monde diplomatique, elle a collaboré régulièrement aux : Magazine Littéraire, Quinzaine littéraire, L’Insensé. Traductrice des œuvres de Grégory Motton et de Sarah Kane. Travail dramaturgique pour Claude Régy. Scénariste pour Marco Ferreri, Valéria Sarmiento, Emilio Pacull. Derniers textes publiés : L’Almanach des contrariés (Édition Gallimard), Iggy (La maison d’à côté), Dick, le zappeur de mondes (La Quinzaine Littéraire / Louis Vuitton), Une histoire du Rock pour les ados (Le Diable Vauvert), L’Almanach des réfractaires (Editions Finitudes). Théâtre : Assommons les pauvres (création 2016 - Le Triton).

Écoutez des extraits :

#3 - Dany Robert Dufour - Décadence - Extrait audio
#3 - Évelyne Pieiller - Les enfants d’un siècle électrique - Extrait audio
Crédit : Gilles Coissac - Atelier obscur