A propos de la question de la valeur, on observe un schisme au sein des sciences sociales entre les sciences historiques (anthropologie, histoire et sociologie) pour lesquelles la valeur - sociale, morale, esthétique - est une croyance collective qui pousse les hommes et les sociétés à l’action de par les passions qu’elle concentre et la théorie économique dominante, dite « marginaliste » ou « néoclassique », qui, depuis 140 ans, enseigne que la valeur d’un bien est tout entière dans son utilité. Ce schisme oppose une conception de l’humanité passionnelle à une conception utilitariste, pour ne pas dire rationnelle puisqu’aux yeux du consommateur, un bien ne vaut qu’au prorata des services utiles qu’il lui rend. Selon moi, les faits démentent l’approche utilitariste dans la mesure où le moteur qui fait se mouvoir le capitalisme n’est que secondairement la recherche de biens utiles : y domine une passion bien plus puissante, le désir d’argent. Il s’ensuit une conception originale qui cesse d’opposer la valeur économique aux autres valeurs, pour reconnaître sous toutes ces réalités une même force collective qui s’impose aux consciences individuelles et les modèle. Nous présenterons cette thèse et en explorerons certaines des conséquences. André Orléan

La valeur artistique attribuée aux œuvres est fluctuante au cours de l’histoire. Le cas de Van Gogh est célèbre : il ne vendit quasiment aucune toile. Mais il n’est pas le seul à n’avoir pas été reconnu à sa “valeur”. Il y eut des artistes qui, comme lui, ne furent salués qu’après leur mort, il y eut, aussi, ceux qui, après avoir joui d’une certaine notoriété, sont tombés dans l’oubli, enfi n, certains, en leur temps, apparurent comme des représentants satisfaisants de leur art, parmi d’autres, avant de grandir considérablement en importance. Vermeer, Bach, passaient à leur époque pour des artistes de second plan… Qu’est-ce qui défi nit la valeur esthétique ? Qu’est-ce qui permet de mesurer l’importance d’une œuvre ? Qu’est-ce qui intervient pour la faire reconnaître ? La question est d’autant plus ardente que, d’une part, la modernité semble avoir consacré la fi n des vieux repères (le Beau, le Vrai, censés intemporels), la fin des hiérarchies (il n’y a plus de chef d’œuvre, il n’y a plus que l’œuvre), et que, d’autre part, la valeur du travail artistique est de plus en plus identifi ée à sa valeur économique. On peut penser à Jeff Koons bien sûr, mais aussi bien aux débats autour de l’annulation du Festival d’Avignon… Evelyne Pieiller

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André Orléan est un économiste, spécialiste des questions monétaire et financière. Il est actuellement Directeur de recherches au CNRS et Directeur d’Études de l’EHESS. Il a notamment publié L’empire de la valeur. Refonder l’économie aux Éditions du Seuil en 2011 qui a reçu le Prix Paul Ricœur.
Evelyne Pieiller est membre de la rédaction du Monde diplomatique, elle collabore régulièrement avec : Le Magazine Littéraire, la Quinzaine littéraire, L’Insensé. Derniers textes publiés : L’Almanach des contrariés (Édition Gallimard)

Écoutez des extraits :

#2 - André Orléan - Qu’est ce que la valeur - Extrait audio n°1
Crédit : Gilles Coissac - Atelier obscur