Edito

Cela n’aura échappé à personne, nous sortons à peine de cette période assez étrange où tout n’est que faste et joie, où la compassion et la tolérance remplacent l’énervement et la mise au ban, où l’amour prend la place de la haine. Une période comme nulle autre, dont tout le monde s’efforce de tirer le maximum de plaisir, comme une espèce de dernière chance, durant laquelle on veut être heureux, il FAUT être heureux, parce qu’on nous le dit et parce qu’on nous le répète, comme un mantra, une injonction, même : les fêtes de fin d’année. Noël et ses lumières, ses sapins, ses cadeaux, ses chocolats et, aussi, ses interminables repas de famille dont la majorité ressort lessivée, épuisée, et avec une énième babiole inutilisable, laisse bien vite la place au réveillon de la Saint-Sylvestre, symbole immuable de la libération et du renouveau. « Bonne année ! Bonne santé ! » Les vœux d’amour et de réussite s’enchaînent, les disputes sont oubliées, l’heure est à l’allégresse ; une semaine de réunion, de communion et de gueules de bois ; profite, c’est ton dernier moment de liberté avant la plage, si tant est que tu aies l’argent pour te payer des vacances cet été et que tu survives aux objectifs de la boîte et au rythme effréné qu’ils t’imposent… ou encore au futur plan de licenciements. Mais n’en parlons pas : fêtes, faste et joie ; sois heureux, on t’a dit !

En cette fin d’année 2019, en revanche, la période fut autrement perturbée que par les angoisses habituelles, celles des courses aux cadeaux et victuailles pour les repas en question, et par les moments où on se rend compte avec effroi qu’on n’aura probablement pas assez de foie gras (ou de mousse de canard, en fonction du quartier) ou que les huitres n’ont pas l’air aussi fraiches qu’espéré. Au second rang, cette année, la dinde foirée ; aux oubliettes, le choix cornélien de la bonne soirée de nouvel an. Parce qu’en cette fin d’année 2019, ce qui a monopolisé l’attention, c’est la grève et les manifestations massives contre la réforme des retraites voulue par le gouvernement. Une grève du public et du privé, des avocats et des profs, des pompiers et de certains (rares) flics ; une grève des transports qui à l’heure où j’écris cet édito à battu le record de la grève continue la plus longue de l’histoire de la Ve République. Aux chiottes l’engueulade autour du choix de la cravate ou de la bûche : cette année, pour une partie non négligeable de la population, ce qui monopolisait la tête, c’était le combat politique. Les salaires amplement réduits par des semaines de lutte auront évidemment attaqué le moral mais pas la détermination, et l’angoisse programmée de ne pas pouvoir passer les réveillons en famille pour cause de manque de trains n’aura pas pris autant qu’espéré par le clan Macron. Pourtant, ce n’était pas faute d’insistance de la part de l’exécutif et de ses organes de presse attitrés qui le répétaient à longueur de journée : les grévistes allaient gâcher Noël, et spécialement celui des petits enfants qu’on allait priver de ce moment magique et familiale indissociable d’une enfance heureuse. Il fallait donc une trêve : la bien nommée trêve des confiseurs. Mais ce coup-ci, pour une fois, comme un baromètre d’importance qui aurait explosé, elle n’a pas été respectée et le mouvement social a continué.

Alors Noël a-t-il été gâché ? Apparemment pas. Car malgré les voyages annulés, les calendriers à adapter et les solutions à trouver, l’opinion publique n’a pas dévissé et continue majoritairement de soutenir le mouvement et de rejeter la réforme prévue. Les manifestations ne faiblissent guère, les contributions aux caisses de grève non plus. Plus personne sinon certains journalistes et politiques ne reculant devant rien ne parle de « prise d’otage », même sur France Inter qui pourtant remplit à merveille son office de chien de garde et a habituellement le don de trouver les bonnes personnes à interviewer. Et l’intersyndicale, elle, reste une intersyndicale… malgré la CFDT. Une dynamique sans pareille, en somme. Et même si rien n’est encore gagné, même si l’avenir est parfaitement incertain, il est permis d’espérer que, d’ici quelque temps, ce que l’on retiendra, c’est qu’en 2019, non seulement Noël n’aura pas été gâché, mais qu’en plus, on aura sauvé les suivants.

Lucas de Geyter

Photo : Théo Boyadjian

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