Edito

Il est deux heures et quart du matin et j’écris cet édito le 11 Juillet depuis le centre d’Avignon. Le camion poubelle passe. Et des merdes, il y en a à ramasser ! Des affiches, des tracts, des détritus en tout genre. La nuit, c’est mieux, ça ne se voit pas trop. Le jour, c’est fait pour briller, se montrer sous ses plus beaux atours, appâter le chaland, l’amoureux du théâtre comme on appelle ça ici. C’est le rôle des équipes des plus de 1600 spectacles du Off dont une immense majorité reviendra exténuée et ruinée. Faut dire que rien qu’un appartement de 25 mètres carré dans le centre de la ville, c’est 1900 euros le mois alors, quand on y ajoute la location de la salle à plusieurs fois mille, les repas, le bistrot pour décompresser et le reste, ça commence à chiffrer. Pas grave, ça vaut le coup paraît-il. Et puis on peut toujours se dire que la chance risque de se montrer à n’importe quel moment, qu’on sera repéré par un programmateur qui offrira la possibilité de « faire son art »… et commencer à éponger les dettes. Et puis même s’il y a de très grandes chances pour qu’on n’y arrive jamais, on essaiera de s’inviter au Bar du In, là où sont tous les professionnels de la profession ayant réussi, champagne et paillettes frelatées, vacuité et auto-érotisation de l’entre-soi, et qui, eux, ont délaissé les garages, parfois même sans jamais y être passés, pour jouer payé dans la Cour des Papes devant la bourgeoisie éclairée et fidèle ; celle qui sait. Alors, le jour, avant et après le créneau qu’on a réussi à réserver dans un cagibi pour l’occasion rebaptisé « théâtre », sous un soleil de plomb et contre le mistral, on se met en costume, on en fait des tonnes pour attirer l’œil, on déambule en récitant fort morceaux de texte et phrases d’accroche bien senties et on tracte. On joue des coudes dans la bonne humeur obligatoire avec les autres compagnies qui, elles aussi, rêvent de tout ça. On fait partie du folklore : une expérience unique ! « J’ai fait Avignon, cette année ! » Un mois de folklore couleur billet de banque. On espère. On divertit. Après tout, c’est à ça que ça sert, la culture, non ? A divertir. Et, l’espace d’un instant, à échapper à la dure réalité qui est la nôtre. Il est deux heures et quart, tout le monde dort ou s’apprête à y aller. Les rues sont beaucoup plus calmes, presque vides, et la température à beaucoup baissé. Pendant quelques heures, la tension et les angoisses seront retombées avant de retrouver leurs droits pour une journée de plus ; encore. Et le camion poubelle passe.

Lucas de Geyter

Photo : Théo Boyadjian

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